A propos de l’expression du don et contre-don

    Dans son Essai sur le Don, l’anthropologue Marcel Mauss décrit le système d’échanges entre les populations archaïques d’Océanie et d’Amérique comme constituant un phénomène social total et, ajouterais-je, universel.

C’est sous cet angle que j’aborderai le sujet et, considérant les verbes donner, recevoir et rendre comme les trois temps du mécanisme de l’échange, je traiterai chacun d’entre eux en tant qu’élément d’un même système. Linguistiquement, la dation en particulier peut s’exprimer par des moyens lexicaux ou par des constructions syntaxiques mais je m’en tiendrai à l’examen du volet lexical.

Les trois verbes, qui appartiennent, certes, au même champ sémantique, indiquent un déplacement d’objet entre deux actants et aussi sa direction. Ils ont des concurrents tels que : offrir, prêter, emprunter, voler, céder, subtiliser, restituer... qui se présentent dans le même cadre syntaxique : S + V + COD à/de COI mais avec des contextes d’emploi plus restreints.

Il existe une disproportion notable entre les contextes respectifs d’emploi de chacun des verbes en question, ceux de donner l’emportant largement sur ceux de chacun des deux autres, ce dont attestent les espaces respectivement accordés par les dictionnaires : en volume, vient d’abord donner puis rendre et, enfin, recevoir qui pèse moins de la moitié du premier[1].

A l’examen des différents sens pris par un verbe selon son environnement syntaxique, il apparaît – qu’en français du moins – le système des échanges revient à poser une relation causale. Illustrons ce fait par l’exemple du premier des cas analysés :

1) Cas de : V + N :

a)

Donner

---->

faim, soif, envie, naissance...

tort/raison, congé, rendez-vous...

Dans ce contexte, Donner alterne avec Avoir comme le note Gaston Gross dans son analyse selon la méthode de grammaire lexicale (1982) et prend, généralement, sens causatif. Les compléments couvrent le champ des besoins et états physiques ou psychologiques mais pas uniquement puisqu’on donne aussi congé, tort ou raison. Dans ces derniers cas, à celui qui donne est conférée l’autorité nécessaire pour donner, qu’il s’agisse d’un sujet humain ou pas. Dans l’ensemble de ces emplois, il n’y a pas de symétriques inverses pour recevoir. On a bien recevoir son congé mais pas *recevoir congé ; en revanche, nous pouvons trouver rendre raison, justice et, anciennement, rendre gorge...

Ce qui circule dans ce type de construction ne concerne pas les biens matériels mais ce qui résulte de la détention d’un pouvoir (celui de donner faim, congé...) dévolu à une instance quelconque ou à un humain mais, surtout, donner se comprend comme l’origine d’un processus dont le sujet syntaxique joue le rôle de la cause et le complément d’objet direct, celui de l’effet.

 

Avec valeur causative, nous avons aussi la construction :

a’)

Donner à + infinitif

---->

voir, entendre, réfléchir

 

et aussi

---->

faire, coudre, coller

De nouveau, un dédoublement sémantique s’opère entre, d’une part, des infinitifs de verbes « cognitifs » et, de l’autre, des verbes renvoyant à des activités matérielles. Si nous acceptons de considérer ces expressions comme celles d’une relation causale alors il devient clair que c’est la nature de la cause qui est en jeu : une fois, elle est de type immatériel tandis que, de l’autre, l’auteur du « don » confie, effectivement, un objet à un intermédiaire en vue de sa transformation ; c’est là l’autre concept capital pour saisir ce qui s’effectue par le biais des expressions du don.

b)

Rendre

---->

service, visite, hommage…

 

 

 

fou, heureux, malade…

Ici encore se rencontrent deux types de compléments qui livrent des acceptions distinctes du verbe : dans un cas,rendre présuppose une dette, un don préalable, effectif, symbolique ou dicté par le code social alors que les compléments de la deuxième série renvoient au produit d’une transformation du complément d’objet. Grammaticalement ce sont des attributs adjectivo-nominaux du sujet. Ceci posé, le schéma suivant rend compte de l’essentiel des remarques:

 

c)

Recevoir

---->

Dans cette configuration (V + N), recevoir semble n’admettre que des noms propres.

 

II) Cas de V + Dét. + N

V + Déf. + N

a)

Donner + déf.

---->

l’absolution, l’alarme, la vie/la mort…

 

 

---->

la nausée, le vertige, l’angoisse…

La valeur causative d’une série de combinaisons est patente et découle de la nature de la cause.

b)

Rendre + déf.

----->

l’âme, la politesse, les armes...

 

 

----->

la monnaie, la pareille, la farine…

Nous observons toujours la même dichotomie sémantique sous la dépendance de la nature de la cause.

c)

Recevoir + déf.

---->

l’absolution, les honneurs, les hommages...

 

V + indéf. + N

a)

Donner + indéf. + N

---->

gifle, leçon, réception…

 

Toutes sortes de substantifs désignant des objets concrets ou non, comptables ou non peuvent apparaître.

b)

Rendre + indéf. + N

---->

 

c)

Recevoir + indéf. + N

---->

 

V + part. + N

a)

Donner + part. + N

---->

de l’espoir, du sens, du charme...

 

b)

Rendre + part. + N

---->

des comptes, de la monnaie...

 

c)

Recevoir + N

---->

des encouragements, des félicitations...

 

Tout locuteur francophone pouvant compléter les combinaisons amorcées, l’essentiel dégagé d’une telle approche figure sur le schéma proposé plus haut. La circulation des biens y apparaît ininterrompue et les symétries, complexes, jouant aussi bien entre donner et recevoir qu’entre donner et rendre.

Références bibliographiques :

Caillé Alain, Anthropologie du don, 2000, Desclée de Brouwer, & 2007, éd. La Découverte, Paris.

Godbout Jacques T., Ce qui circule entre nous : Donner, recevoir, rendre, 2007, Seuil, Paris.

Gross Gaston, « Un cas de constructions inverses : Donner et Recevoir », Linguisticae Investigationes, 1982, t. VI, fasc. 1, p. 1-44.

Mauss Marcel, « Essai sur le don, Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques », L’Année sociologique, 1923-24, 2de série, t. 1, repris dans Sociologie et anthropologie, Quadrige, P.U.F., Paris, p. 145-273.



[1] Dans le TLF, nous avons : Donner = 8 pages ; Rendre = 4 pages et Recevoir = 3 pages et dans le Grand Robert électronique : 1 page entière pour Donner, une demi-page pour Rendre et, approximativement, bien entendu, un quart de page pour Recevoir.

 

 
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