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22 décembre 2010 3 22 /12 /décembre /2010 17:18

    Dans son Essai sur le Don, l’anthropologue Marcel Mauss décrit le système d’échanges entre les populations archaïques d’Océanie et d’Amérique comme constituant un phénomène social total et, ajouterais-je, universel.

C’est sous cet angle que j’aborderai le sujet et, considérant les verbes donner, recevoir et rendre comme les trois temps du mécanisme de l’échange, je traiterai chacun d’entre eux en tant qu’élément d’un même système. Linguistiquement, la dation en particulier peut s’exprimer par des moyens lexicaux ou par des constructions syntaxiques mais je m’en tiendrai à l’examen du volet lexical.

Les trois verbes, qui appartiennent, certes, au même champ sémantique, indiquent un déplacement d’objet entre deux actants et aussi sa direction. Ils ont des concurrents tels que : offrir, prêter, emprunter, voler, céder, subtiliser, restituer... qui se présentent dans le même cadre syntaxique : S + V + COD à/de COI mais avec des contextes d’emploi plus restreints.

Il existe une disproportion notable entre les contextes respectifs d’emploi de chacun des verbes en question, ceux de donner l’emportant largement sur ceux de chacun des deux autres, ce dont attestent les espaces respectivement accordés par les dictionnaires : en volume, vient d’abord donner puis rendre et, enfin, recevoir qui pèse moins de la moitié du premier[1].

A l’examen des différents sens pris par un verbe selon son environnement syntaxique, il apparaît – qu’en français du moins – le système des échanges revient à poser une relation causale. Illustrons ce fait par l’exemple du premier des cas analysés :

1) Cas de : V + N :

a)

Donner

---->

faim, soif, envie, naissance...

tort/raison, congé, rendez-vous...

Dans ce contexte, Donner alterne avec Avoir comme le note Gaston Gross dans son analyse selon la méthode de grammaire lexicale (1982) et prend, généralement, sens causatif. Les compléments couvrent le champ des besoins et états physiques ou psychologiques mais pas uniquement puisqu’on donne aussi congé, tort ou raison. Dans ces derniers cas, à celui qui donne est conférée l’autorité nécessaire pour donner, qu’il s’agisse d’un sujet humain ou pas. Dans l’ensemble de ces emplois, il n’y a pas de symétriques inverses pour recevoir. On a bien recevoir son congé mais pas *recevoir congé ; en revanche, nous pouvons trouver rendre raison, justice et, anciennement, rendre gorge...

Ce qui circule dans ce type de construction ne concerne pas les biens matériels mais ce qui résulte de la détention d’un pouvoir (celui de donner faim, congé...) dévolu à une instance quelconque ou à un humain mais, surtout, donner se comprend comme l’origine d’un processus dont le sujet syntaxique joue le rôle de la cause et le complément d’objet direct, celui de l’effet.

 

Avec valeur causative, nous avons aussi la construction :

a’)

Donner à + infinitif

---->

voir, entendre, réfléchir

 

et aussi

---->

faire, coudre, coller

De nouveau, un dédoublement sémantique s’opère entre, d’une part, des infinitifs de verbes « cognitifs » et, de l’autre, des verbes renvoyant à des activités matérielles. Si nous acceptons de considérer ces expressions comme celles d’une relation causale alors il devient clair que c’est la nature de la cause qui est en jeu : une fois, elle est de type immatériel tandis que, de l’autre, l’auteur du « don » confie, effectivement, un objet à un intermédiaire en vue de sa transformation ; c’est là l’autre concept capital pour saisir ce qui s’effectue par le biais des expressions du don.

b)

Rendre

---->

service, visite, hommage…

 

 

 

fou, heureux, malade…

Ici encore se rencontrent deux types de compléments qui livrent des acceptions distinctes du verbe : dans un cas,rendre présuppose une dette, un don préalable, effectif, symbolique ou dicté par le code social alors que les compléments de la deuxième série renvoient au produit d’une transformation du complément d’objet. Grammaticalement ce sont des attributs adjectivo-nominaux du sujet. Ceci posé, le schéma suivant rend compte de l’essentiel des remarques:

 

c)

Recevoir

---->

Dans cette configuration (V + N), recevoir semble n’admettre que des noms propres.

 

II) Cas de V + Dét. + N

V + Déf. + N

a)

Donner + déf.

---->

l’absolution, l’alarme, la vie/la mort…

 

 

---->

la nausée, le vertige, l’angoisse…

La valeur causative d’une série de combinaisons est patente et découle de la nature de la cause.

b)

Rendre + déf.

----->

l’âme, la politesse, les armes...

 

 

----->

la monnaie, la pareille, la farine…

Nous observons toujours la même dichotomie sémantique sous la dépendance de la nature de la cause.

c)

Recevoir + déf.

---->

l’absolution, les honneurs, les hommages...

 

V + indéf. + N

a)

Donner + indéf. + N

---->

gifle, leçon, réception…

 

Toutes sortes de substantifs désignant des objets concrets ou non, comptables ou non peuvent apparaître.

b)

Rendre + indéf. + N

---->

 

c)

Recevoir + indéf. + N

---->

 

V + part. + N

a)

Donner + part. + N

---->

de l’espoir, du sens, du charme...

 

b)

Rendre + part. + N

---->

des comptes, de la monnaie...

 

c)

Recevoir + N

---->

des encouragements, des félicitations...

 

Tout locuteur francophone pouvant compléter les combinaisons amorcées, l’essentiel dégagé d’une telle approche figure sur le schéma proposé plus haut. La circulation des biens y apparaît ininterrompue et les symétries, complexes, jouant aussi bien entre donner et recevoir qu’entre donner et rendre.

Références bibliographiques :

Caillé Alain, Anthropologie du don, 2000, Desclée de Brouwer, & 2007, éd. La Découverte, Paris.

Godbout Jacques T., Ce qui circule entre nous : Donner, recevoir, rendre, 2007, Seuil, Paris.

Gross Gaston, « Un cas de constructions inverses : Donner et Recevoir », Linguisticae Investigationes, 1982, t. VI, fasc. 1, p. 1-44.

Mauss Marcel, « Essai sur le don, Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques », L’Année sociologique, 1923-24, 2de série, t. 1, repris dans Sociologie et anthropologie, Quadrige, P.U.F., Paris, p. 145-273.

 

[1] Dans le TLF, nous avons : Donner = 8 pages ; Rendre = 4 pages et Recevoir = 3 pages et dans le Grand Robert électronique : 1 page entière pour Donner, une demi-page pour Rendre et, approximativement, bien entendu, un quart de page pour Recevoir.

 

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22 décembre 2010 3 22 /12 /décembre /2010 17:15

 

1.           Introduction

C’est Hannah Arendt qui, à la faveur d’une réflexion sur la violence en général, soulignait avec insistance son caractère éminemment instrumental[1]. Si la violence verbale ne constitue peut-être, en soi, qu’un fait banal, il n’en va pas fatalement de même des divers modes d’utilisation du verbe.

En tout premier lieu vient, certes, l’emploi de lexèmes sémantiquement chargés de hargne ou de mépris et ils sont innombrables... L’invective, l’insulte et l’injure existent en tant que genres de paroles qui visent à blesser directement. Cependant, comme l’indique le titre proposé, c’est à une forme déguisée de la violence que je me suis attachée, à une violence qui se cache sous le masque de la familiarité dans l’échange linguistique car sous les usages socialement stigmatisés de la langue (le français, en l’occurrence) et qu’on dit familiers se dissimule une agressivité insoupçonnée.   

Cette intervention a pour objet de mettre en évidence une telle agressivité et, pour illustrer le propos, nous en passerons par l’examen  détaillé des procédés à travers lesquels elle s’insinue, procédés auxquels recourent les locuteurs sans prendre obligatoirement conscience  de ce qu’il y expriment.

 

2.                       Points de méthode et définitions

2-1. Le corpus sera constitué des expressions répertoriées comme familières  dans les dictionnaires de langue les plus courants pourvu qu’ils soient suffisamment récents. Nous n’accorderons qu’une importance relative aux différences d’appréciation qui peuvent exister entre eux. Concevant la « familiarisation » des formes linguistiques, leur « déclassement » par rapport à la norme, comme un phénomène étalé dans le temps, nous considérerons le processus abouti pour toute expression attestée dans le dictionnaire munie de la marque d’usage fam.[2]. Dans la mesure où le dictionnaire représente un outil de référence pour les membres de la communauté linguistique au sens très large, dès lors qu’une expression[3] y figure, nous estimerons achevée son intégration dans la Langue à un moment donné de son état.

 

2-2. Comment comprendre la mention fam. ? Elle vaut avertissement et les expressions qu’elle signale ne sont ni interdites ni véritablement incorrectes (ne venons-nous pas de voir qu’elles appartenaient au stock  linguistique  commun ?) simplement, elles ne conviennent pas à n’importe quelle situation de communication ; elles comportent le risque d’être inadaptées. 

La familiarité peut être vue comme une licence qu’on prend et partage entre interlocuteurs, une connivence qui permet de se contenter d’une qualité approximative de l’échange, une sorte de tolérance mutuelle[4]. On se connaît suffisamment pour se satisfaire d’un à-peu-près communicatif, pour s’accorder de déroger ensemble à des règles tacites, quoique bien établies, de convenances.

 

2-3. Quels éléments linguistiques sont-ils susceptibles d’être qualifiés de familiers ? 

Des unités appartenant à chacun des niveaux de l’appareil linguistique peuvent être concernées, depuis des réalisations phonétiques jusqu’à des structures syntaxiques en passant par des lexèmes, des syntagmes ou des locutions[5]. Je me cantonnerai ici, au cas des lexèmes à l’exclusion d’unités plus larges.

 

2-4. Enfin, une distinction fondamentale s’impose : le familier étant du domaine de l’effet et cet effet s’obtenant au moyen de deux types généraux de procédés, il importe  de les traiter séparément parce qu’on aboutit à un énoncé familier soit par emploi d’éléments classés lexicalement comme familiers, soit par l’emploi familier d’éléments non marqués. Une comparaison entre deux énoncés familiers rendra le distinguo plus clair :

-a) Le mec a déboulé comme un dingue dans sa piaule pour lui chouraver son costard,

-b) Le type a débarqué comme un fou dans sa carrée pour lui piquer son froc.

Dans le premier cas, est en cause la question de l’hétérogénéité du vocabulaire qui ressortit à la lexicologie tandis que dans le second, aussi bien débarquer que piquer (pour ne s’en tenir qu’aux verbes) prennent un sens sensiblement différent de leur sens premier, fait que le dictionnaire ne manque pas d’enregistrer[6]. Ce sont ces cas illustrés par l’énoncé b) qui m’intéressent parce qu’ils relèvent de modifications sémantiques et que leur déclassement au rang de familiers va de pair avec leurs modifications. C’est, précisément, ce mécanisme de déclassement dont je me propose de décrire le fonctionnement. 

 

3.      Examen des procédés de déclassement par changement sémantique des unités

Quand a-t-on déclenchement d’une acception particulière d’une unité quelle qu’elle soit ? Parler d’acception à propos d’une unité, c’est alléguer les conditions de ses emplois et il apparaît dès lors clairement qu’on a affaire à une notion de discours. C’est en discours que les unités sont amenées à changer de sens mais il s’agit de changements de sens qui pénètrent en langue, qui font violence à la langue, serais-je tentée de dire. Dans les dictionnaires, les acceptions ne peuvent s’introduire qu’accompagnées d’exemples dont les caractéristiques sont répétables.

A partir du moment où les acceptions particulières passent en langue, il devient évident que ce sont les plus petites unités de discours qui sont en cause, c’est-à-dire des unités en fonction prédicative.

Il est une condition sine qua non pour qu’un terme quelconque donne matière à acception particulière :  il doit se trouver en fonction prédicative. De fait, seuls les éléments susceptibles d’assumer cette fonction auront la possibilité d’être employés avec des significations modifiées par rapport à leur sens littéral et suffisamment stabilisées pour être réutilisables. Il s’avère que, en français du moins, les catégories du nom et du verbe ont vocation à assumer cette fonction de même qu’il s’établit que noms et verbes se comportent, respectivement, d’une manière spécifique lors des changements de sens dans certaines conditions de leurs emplois. 

 

3-1. Déclassement des Noms

Soit les termes : tarte, courge, andouille, patate, nouille, vache, cruche, potiche, cornichon ... Dès lors qu’ils sont utilisés pour désigner une personne (et je situerai la plupart des exemples dans ce cadre-là puisqu’il s’agit de convivialité, finalement...), ils acquièrent statut familier avec une signification péjorative.

Dans cet emploi, la majorité des termes (sauf, peut-être ici, vache et, éventuellement, potiche) renvoient à des sens assez flous, ce qui ne saurait  trop étonner puisque ce qui les caractérise, c’est le fait de former des énoncés qui traduisent non pas des concepts mais des affects[7]. Celui qui profère ces paroles dit en réalité ceci : « celui/celle que je vise à travers ces vocables, je ne l’aime pas, il/elle m’est antipathique ». Ce qui s’effectue par le biais de ces attributions impropres, c’est une (re)définition du désigné par les traits caractérisants, ou donnés comme tels, du signifié. Autrement dit, traiter quiconque de tarte, courge, andouille etc....revient à poser l’équation : X (la personne désignée) ETRE Y (une tarte, une courge, une andouille...), à lire comme une façon à peine détournée de dévaloriser la personne ciblée en lui conférant les caractères propres à la tarte, la courge ou l’andouille. Ajoutons que la qualification d’une personne en termes de produits comestibles n’a rien de neutre de même qu’il n’y a rien de fortuit dans le croisement entre telle et telle classes sémantiques.  Attardons nous quelque peu sur cet aspect.

La familiarisation (ou le déclassement) des lexèmes s’opère via une construction syntaxique attributive, moyennant une incongruité sémantique entre les classes de dénomination auxquelles appartiennent, d’un côté les attributs et, de l’autre leurs sujets. C’est par une superposition de classes de dénominations nominales  sémantiquement incompatibles que se nouent, syntaxiquement, les acceptions familières et si les classes de dénominateurs de comestibles, d’animaux ou d’objets domestiques sont les plus fréquemment requises pour désigner des personnes, il ne reste plus qu’à interpréter le phénomène. Lorsque quelqu’un se trouve assimilé à une denrée alimentaire, comment ne pas y voir un désir d’incorporation de la part de l’énonciateur, ne serait-ce que pour qu’un rejet s’ensuive ?..

En résume, le truchement aboutit, le plus généralement, à l’expression, de la part du locuteur, d’un antagonisme à l’égard de l’objet de son discours. Cependant, les hypocoristiques qui, bien que constituant un paradigme limité, n’en proviennent pas moins du même mécanisme de familiarisation des noms, font exception comme, par exemple : elle est chou !, mon canard, ma biche, ma puce, mon trésor... Que montrent ces cas si ce n’est que la manifestation de tendresse, l’expression d’affects positifs en passent tout de même par la réification des personnes et un usage quasi immodéré des possessifs de première personne ?.

 Une dernière remarque quant à la formule logique proposée plus haut ; elle correspond exactement à celle de la métaphore et il est on ne peut plus vrai que les emplois familiers sont pourvoyeurs de métaphores, créateurs de métaphores, mais sans que leur création ne nécessite de les faire reposer sur une quelconque analogie entre le signifié et son équivalent figuré.

  

3-2. Déclassement des verbes

Avec les verbes, on touche au cœur de la matière linguistique, à des unités au contenu lexical plus dur, plus résistant, semble-t-il, que celui des noms. Que me soit tolérée une telle comparaison (personnelle ?) entre le sémantisme verbal et celui des noms, qui m’apparaît plus plastique, plus poreux, comme plus profondément immergé dans le réel que celui des verbes.

Quoi qu’il en soit et pour ce qui nous occupe, l’examen de ce qui se dit lorsqu’un verbe est entendu familièrement révèle, d’une façon régulière, un côté négatif de l’action indiquée par le verbe. Les choses se passent comme si, au lieu d’être altéré, le contenu lexical se voyait détourné, contourné, augmenté ou diminué, annulé ou dénié avec une tendance à la démesure et installation d’une dysphorie. Dans les exemples suivants : qu’est-ce que tu fabriques ?, qu’est-ce qu’il a pris !, qu’est-ce qu’il lui a mis !, qu’est-ce que tu nous chantes ?...les verbes accepteront exclusivement –en emploi familier, répétons le- des compléments directs qui appartiennent au champ lexical de la dérision ou de la violence.

Une telle péjoration systématique s’adresse bien à l’Autre en tant qu’il est l’objet du discours et, je voudrais étayer l’affirmation en montrant ce qu’il advient de certains verbes selon que l’action du sujet syntaxique porte sur lui-même (coréférence) ou sur cet Autre. Une série d’exemples contrastés me paraît mieux illustrer le propos qu’une explication de vocabulaire, soit : je m’exécute/je t’exécute ; je me trompe/je te trompe ; je m’éclipse/je t’éclipse, je me bats/je te bats...[8] et l’exploitation de ces asymétries devient encore plus probante en langage familier comme, par exemple pour : je me débine/je te débine ; je me plante/je te plante ; je m’éclate/je t’éclate, je me casse/je te casse... Que voilà une belle batterie d’exercices à proposer à des apprenants souvent demandeurs d’éclaircissements devant de telles bizarreries de la langue !...

 

3-                      Violence et familiarité

Dans son étude sur les causes du sentiment « d’inquiétante étrangeté »[9], Freud dégage le thème du retour vers l’antique demeure natale, repère des traces de nostalgie d’un déjà connu et visité, ce qui me paraît correspondre au processus de régression psychique tel qu’il le décrit à la fin de L’Interprétation des rêves[10].

C’est, en effet, par le biais du repli vers la petite enfance que le familier rejoint la violence car, loin de constituer un paradis enviable, le monde du tout-petit est celui de la désolation, un univers exempt de la moindre convivialité, bien entendu (où le concept lui-même ne saurait avoir cours) sur lequel l’ego règne en maître absolu  et, s’il fallait des preuves de la force de sa toute-puissance, de l’étendue de son narcissisme, il suffirait d’observer les mécanismes langagiers à l’œuvre, notamment dans ce qu’ils ont de plus spontanés, de moins contrôlés tels qu’en témoignent les exemples ci-dessus.

S’il est impossible au « parlêtre»[11], qu’est chacun d’entre nous, de confisquer la langue à son profit, s’il n’a aucun pouvoir de priver l’Autre des moyens dont  il dispose, il semble bien qu’il se rattrape en se saisissant de la moindre opportunité que la langue lui laisse. Si une sanction sociale stigmatise les manières de parler familières, peut-être est-ce pour la sauvegarde d’un certain mode de vivre ensemble, pour éviter de s’agresser d’une manière directe à la première occasion, pour arrondir les angles de la convivialité.

Par ailleurs, est-il si souhaitable –et profitable...- de se dévoiler trop facilement en se réfugiant dans une attitude régressive, là où l’on s’expose le plus, où l’on se montre le plus vulnérable ?... Que notre société traverse une phase régressive aiguë ne fait, pour moi, aucun doute quand on regarde ce qui mobilise les foules, depuis la sortie de Harry Potter ou de Da Vinci Code  jusqu’à celle de Star Wars, en passant par les matches du Milan A.C. contre le Real Madrid...



[1] Sur la violence, in Du mensonge à la violence, 1969, trad. frçse, Paris, Calmann-Lévy, coll. Agora, Presses Pocket, 1972, « La violence, finalement, se distingue ... par son caractère instrumental. » p.146 et aussi p.151 & 179.

[2] Cf. J. Schön, « Les tournures ‘familières’ ne sont pas innocentes » in Variation linguistique et enseignement des langues, Langue parlée, langue écrite, L. Rabassa & M. Roché (éd.), n° spécial des Cahiers d’Etudes Romanes, CERCLID 9, Univ. Toulouse-le Mirail, Centre de Linguistique et de Dialectologie, 1997, p. 73-93 et « Pour un traitement systématique des acceptions familières dans les dictionnaires » in Hommage à Jacques Allières, Biarritz, Ed. Atlantica-Séguier, vol.II, 1999-2002, p. 605-615.  

[3] Par « expression » nous entendons l’ensemble constitué d’une forme et d’un sens  relativement stable ainsi que d’éventuelles indications quant à son emploi.

[4] Cf. D. François-Geiger  qui parle de « La fonction de familiarité de l’argot » et la développe in L’argoterie, recueil d’articles, SorbonnArgot, Centre d’Argotologie de l’UER de Linguistique de l’Univ.Paris V, 1989.

[5] Sur ce sujet, cf., notamment, F. Gadet, Le français ordinaire, Paris, A. Colin, 1989. 

[6] Les emplois notés fam. sont, respectivement, pour Débarquer : Débarquer chez qqn : arriver à l’improviste ; pour Piquer : Prendre, faire, avoir brusquement (plus des exemples) et avec la notation Pop. : Prendre, chiper, voler (plus des exemples). Ces définitions sont extraites, textuellement, du Dictionnaire de la Langue Française, Petit Robert, 1973.

[7] Cf. J. Schön, « Acceptions familières et manifestations d’affects » in Linguistique et psychanalyse, Colloque international de Cerisy-La Salle, sept. 1998, dir. M. Arrivé & C. Normand, Paris, Editions in Press, coll. Explorations psychanalytiques, 2001, p.157-165.

[8] Cf. J. Schön, « Je me bats/je te bats : un exemple rapporté à Jacques Lacan », in  La Linguistique, Paris, PUF, vol. 29, fasc. 2, 1993, p.131-139.

[9] S. Freud, L’inquiétante étrangeté, 1919, trad. frçse. 1933, Paris, Gallimard, 1985, repris in coll. Folio-essais, 1988-1991, p.209-263.

[10] S. Freud, L’Interprétation des rêves, 1900, trad. frçse. 1926, Paris, PUF, éd. 1973.

[11] Pour cette notion de lacanienne, cf. J. Lacan, « L’étourdit » (14 juillet 1972), in Scilicet, n°4, Paris, Seuil, 1973, p.5-52.

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22 décembre 2010 3 22 /12 /décembre /2010 17:13

Hommage à Prof. S. Stati

 

De l’inégalité dans les échanges langagiers avec exemples en français

 

 Le principe d’égalité, inscrit dans la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, est-il ou n’est-il pas un principe de « dégénérescence globale de l’humanité » comme le pensait Nietzsche (Par-delà le bien et le Mal §203). Grave question qu’il n’est pas le lieu, ici, de discuter, seulement de chercher à voir ce que peuvent révéler les pratiques langagières et ce qu’on peut en apprendre touchant au commerce le plus banal et quotidien entre les membres d’une communauté, si petite soit-elle.

Posons aussi, dès l’abord, qu’égalité ou pas, ce qui se trame entre les hommes prend naissance dans la relation duelle, qu’à l’instar du fait que « rien n’existe dans la langue qui n’existe pas déjà dans la parole »[1], on s’autorise à dire que rien ne se produit dans la société qui ne s’instaure pas déjà entre je et l’autre. Seulement, qui aborde tant soit peu la problématique du je et l’autre rencontre vite le terrain occupé par de trop célèbres personnalités, telle celle de Lacan à qui l’on devra, certes, allégeance mais sans en perdre, forcément, le point de vue du linguiste.

Au lieu d’éluder complètement le psychanalyste, nous essaierons d’intégrer à notre réflexion quelques-uns de ses outils parmi les plus classiques, la démarche se justifiant par l’observation de suffisamment de correspondances entre faits linguistiques et notions lacaniennes pour espérer tirer quelque bénéfice d’un tel rapprochement. Ajoutons que nous sommes consciente du grand risque que nous courons de nous tromper dans l’interprétation des formulations lacaniennes.

  

   Nous considérerons comme pronominale toute construction verbale avec des pronoms pour sujets (S) et compléments, directs et indirects (COD et COI), que ces compléments soient de même niveau que le sujet ou pas[2] pourvu qu’elle corresponde au type de phrase suivant : S CO1 V (CO2)[3],

    -ex. : Je me lave et Je me lave les cheveux.

   Enfin, comme ce qui nous intéresse particulièrement c’est le jeu des deux pronoms du dialogue (je et tu référant à des personnes) face au pronom troisième, nous nous limiterons, pour l’instant, à l’examen des formes du singulier.

 

   Reprenons, rapidement, les dissymétries morphologiques que manifeste le paradigme des pronoms (singuliers) dans leurs respectives fonctions de COD et de COI, soit :

 

COD :             me                                                      COI :               me

                        te                                                                               te

                                    le/la                                                                            lui

 

    La première remarque est que les formes me et te se conservent à l’identique quelque soit leur type de complémentation, tandis que le troisième pronom emprunte la forme d’un simple article pour représenter le COD et celle de l’unique lui en fonction de COI. 

    Continuons de comparer les trois possibilités de constructions pronominales, soit :

           

COD :             je me + V        =          tu te + V         =         il/elle se + V

                                   je te    ‘’          =          tu me  ‘’          =        il/elle me ‘’

                                   je le/la             =          tu le/la             =         il/elle te   ‘’

 

                              je me    =   il se’’                                              tu te ‘’      =   il se  ‘’

                             je le/la’’   =   il me  ‘’                                           tu le/la’’   =   il te ‘’  

 

            COI :       je me ‘’     =    il se ‘’                                             tu te ‘’       =   il se ‘’

                            je lui  ‘’     =    il me ‘’                                           tu lui ‘’      =   il te  ‘’

 

   D’où il ressort que, quelque soit le cas de figure, au plan formel, les équivalences suivantes s’imposent :

 je me ‘’  =   tu te ‘’     et        je te’’   =   tu me’’

mais, avant d’en exploiter les conséquences que la psychanalyse peut en dégager, regardons ce qu’il en est au plan sémantique, donc sous la dépendance du contenu lexical du verbe ?

   Mettons en regard quelques exemples avant que d’en tenter la moindre analyse en vue d’éventuels regroupements soit :      

   -je me vois / je te vois ; je me plais / je te plais ; je me plains / je te plains ; je m’exécute / je t’exécute ; je m’éclipse / je t’éclipse ; je me réveille / je te réveille ... et posons-nous la question de savoir si, dans les paires proposées, nous avons bien affaire, chaque fois à un seul même verbe ou bien si, le changement de contexte pronominal ne provoque pas un basculement de son sens d’une manière systématique. Cette dernière hypothèse résumant notre position, nous proposerons un classement des différents cas de dissymétries sémantiques basé sur des critères sémantico-syntaxiques, étant entendu que de nombreuses constructions demandent à être complétées pour laisser apparaître leurs divergences (cf. en particulier le cas 2c ci-dessous).

 

            -1) Cas de verbes à symétrie sémantique :

 

                        je me lave / je te lave                                    je me coiffe / je te coiffe

                        je m’habille / je t’habille                               je m’assieds / je t’assieds

           

           -2) Cas de verbes à dissymétrie sémantique :

 

                  a) La dissymétrie est imputable à une différence de degré d’agentivité du sujet,

 

                        je me dérange / je te dérange                                    je m’étouffe / je t’étouffe

                        je me réveille / je te réveille                          je me distrais / je te distrais

 

                   b) Une différence d’orientation du procès verbal introduit une dissymétrie sémantique,

 

                        je m’initie / je t’initie                                     je me plains / je te plains

                        je me renseigne / je te renseigne                   je me documente / je te documente

 

                   c) Certains verbes n’entrent pas dans les mêmes structures selon leur contexte pronominal,

 

                        je m’exprime / je t’exprime + COD           je me débrouille / je te débrouille + COD

                        je me répète / je te répète + COD             je me rappelle / je te rappelle + COD

(ce dernier cas étant différent de : je te    rappelle au téléphone, par exemple).

           

                        d) Nombre de verbes étiquetés familiers ou  employés familièrement  illustrent à l’envi les dissymétries sémantiques,

 

                        je me plante / je te plante                              je me débine / je te débine

                        je me casse / je te casse                                 je me barre / je te barre

 

   Nous n’avons livré là que la carcasse d’une classification que nous avons déjà exposée, ailleurs,  plus en détail[4], l’essentiel étant ici d’aborder les traits de convergence que nous y avons trouvés avec des questions soulevées par Lacan.

 

   En préalable à une lecture tant soit peu cohérente, remettons en place les trois registres selon lesquels s’organise l’intersubjectivité selon Lacan, à savoir celui de l’imaginaire et celui du  symbolique, les deux étant reliés par l’ordre du réel. On peut approcher du réel mais sans jamais l’atteindre –il est inaccessible- tandis que le symbolique, lui,  est en relation étroite avec le code du langage.

   Dans l’appareil conceptuel lacanien, il existe –entre autres entités- deux sortes d’objets susceptibles de prendre place dans les structures précédemment répertoriées sous les habits de certains pronoms en fonction de compléments. Ainsi l’objet a ressortit-il au niveau de l’imaginaire tandis que l’Autre appartient à celui du symbolique. Or, si nous reprenons, au point où nous les avons laissées, les équivalences formelles posées plus haut (soit : je me V = tu te v et je te V = tu me V) nous observons qu’à chacun des termes de l’équation peut s’en substituer un autre, ils sont inversement interchangeables comme dans un miroir, d’où la caractéristique de ce que Lacan entend par la spécularité de ces formes[5]. Le seul pronom à échapper à cette captation du miroir, c’est le pronom troisième, celui qui, sous les formes du il ou elle convoque l’objet du discours pour l’y intégrer, celui dont la forme ne varie pas quelle que soit la bouche qui le profère mais, très pragmatiquement, en fonction du sexe de la personne dont je et tu s’entretiennent. Cet objet créé par et pour l’échange entre je et tu emprunte même au paradigme des modalités nominales sa forme d’objet direct (le/la)  et se et lui en tant que celles d’objets indirects. Nous y reviendrons mais contentons nous, pour l’heure, de repérer des traces de l’objet a dans le il (référentiel) auquel il manque, précisément, la dimension spéculaire que pointe Lacan. Il n’a pas d’image, ne dispose d’aucune forme qui lui renvoie sa propre image inversée, aucune forme dans laquelle investir quelque narcissisme que ce soit à l’instar du Moi (ou me) pour Je, du Toi (ou te) pour Tu. Au cas où d’aucuns seraient tentés de proposer ce rôle à se, nous conseillerions de s’interroger sur ce que représentent il et se au juste. Soit les exemples suivants : Il pleut ; il vente ; il arrive des tas de choses quand il ne se passe rien ; il vaut mieux respecter les usages pour se protéger ; le café se boit chaud ; la maison se dégrade... Sous cet éventail d’exemples, se trouvent amalgamées des entités pronominales hétérogènes.Ecartons d’emblée le cas des verbes impersonnels qui n’admettent que ce pronom Il comme sujet, type : pleuvoir, venter, grêler, neiger... Ces verbes ne se prêtant à aucune construction réfléchie leur combinaison avec se ne se présente pas. En revanche, les autres exemples méritent qu’on s’y arrête successivement : 

   -i) Il arrive des tas de choses quand il ne se passe rien s’inverse grammaticalement en : des tas de choses arrivent quand rien ne se passe. Nous sommes, là encore, dans le cas d’un Il impersonnel mais qui introduit une tournure impersonnelle cette fois, tournure qui, par l’escamotage du vrai sujet de l’énoncé voit son sens dilué au bénéfice d’un caractère général, plus anonyme.

   -ii) Il vaut mieux respecter les usages pour se protéger, de la même manière, Il régit ici un précepte de bonne conduite, Il c’est la norme, la Loi.

   -iii) La formulation : le café se boit chaud n’est pas si éloignée de l’exemple précédent bien que son  procédé de construction diffère mais quel est donc le véritable sujet de cet énoncé ? Sans qu’on puisse dire que la loi est convoquée, c’est bien à une sorte de consensus social mou érigé en norme qu’on se réfère.

   -vi) Dans la maison se dégrade, le fer se dilate..., en revanche, c’est à l’énoncé d’effets sans causes qu’on a affaire, interprétables par recours à des connaissances empiriques diffuses (en matière de physique) des interlocuteurs.

   -vii) Enfin, pour un exemple comme la tour Eiffel se voit de loin, se pourrait commuter avec ON en tant que constat d’une expérience valable pour tous, pour les autres comme pour celui qui l’énonce.

   En résumé, ces modes d’expression renvoient à de lieux communs, à des topoï. Quant à se, lorsqu’il accompagne un pronom référentiel (il en tant que COD et lui en tant que COI), il fonctionne, effectivement sur le modèle des deux premières personnes mais dans les autres cas, et alors que les linguistes en font l’indice-type de « réflexivité » on est en droit de se demander de quelle réflexivité il s’agit lorsque cette forme permet d’éluder le sujet tout en prenant sa place pour le renvoyer au rôle d’objet (cf. ex.i) ? Dans les exemples mettant en cause les phénomènes physiques (ex. vi) et dans la mesure où il est suffisamment clair que les choses n’agissent pas de leur propre chef, les actants véritables (le temps, la chaleur...) restent innommés, imprécis quoi qu’omniprésents. Une telle manière de présenter des effets sans causes n’appartient qu’au langage, n’a aucun équivalent dans le monde physique et c’est un argument de plus pour y repérer des traces de ce que Lacan entend par l’Autre en tant que non-nommé, non-dit mais inscrit dans l’ordre symbolique du langage.

 

   Puisqu’il existe, en langue et en discours, tant de variétés de pronoms il –le référentiel (déictique ou anaphorique), le normatif qui fait jurisprudence, le général, l’encyclopédique...- le fait que, dans son effort pour cerner le phénomène intersubjectif de l’altérité manifesté par des formes de langage, Lacan en soit arrivé à introduire des distinctions, dont déjà celle de l’objet a à différencier de l’Autre, atteste d’une réelle profondeur d’analyse. Nous nous garderions bien de poser qu’à l’objet a correspondrait l’autre dont il est question entre je et tu, le il référentiel tandis que l’Autre couvrirait les types de pronoms restants. Cependant, n’est-il pas troublant de trouver dans le Dictionnaire de la Psychanalyse[6] à l’article Autre, la définition suivante : « Lieu où la psychanalyse situe, au-delà du partenaire imaginaire, ce qui, antérieur et extérieur au sujet, le détermine néanmoins. » ?

 

   Pour repérer d’autres points de convergence entre des faits linguistiques et des concepts lacaniens, revenons aux classes verbales établies au début de ce travail.

   L’ensemble des verbes ou emplois de verbes à résultats sémantiques symétriques selon qu’en constructions coréférentielles ou non coréférentielles présente comme caractéristique commune de référer au corps. Que l’action indiquée par le verbe s’applique ou non au corps propre du sujet de l’énoncé en détermine l’interprétation. En voici l’illustration : 

   -soit : je me bats / je te bats : tant que le verbe concerne le corps du sujet, le sens du verbe est identique pour je te ou je me, je et te ayant, respectivement, la même image de l’autre dans le miroir.

   En revanche, dès lors que l’on déborde du corps propre, par emploi métaphorique du verbe, notamment, la symétrie se défait[7].

   Je me bats pourra, alors, dénoter un trait de force morale face à l’adversité, par exemple tandis que je te bats indiquera plutôt une supériorité de je sur te, quel que soit le domaine où la force s’exerce, que ce soit aux échecs ou à la course. Ce type de cas intéresse, certes, la psychanalyse au plus haut point mais c’est chez Freud plutôt que chez Lacan qu’on trouvera des illustrations claires aux questions qu’il pose.  

 

   Pour les verbes dont la dissymétrie repose sur une différence de degré d’actance du sujet de l’énoncé, une différence de degré de son implication dans l’action indiquée par le verbe, il est remarquable que le résultat du procès verbal tourne, systématiquement, au bénéfice du sujet et au détriment de l’objet tant il est vrai que me est loin d’être un objet quelconque pour je ! Et l’on est ramené au deuxième volet du cas précédent, lorsque le verbe ne s’applique pas au corps du sujet.

 

  Enfin, comment ne pas être interpellé par une des définitions lacaniennes du sujet parmi tant d’autres, qui pose un sujet supposé savoir alors qu’il est un paradigme verbal (cf. 2b) dont la dissymétrie sémantique pointe l’existence d’un tel sujet comme c’est le cas pour instruire, informer, initier...

 

   Nous avons déjà mentionné qu’il ne pouvait s’agir, ici, que d’un repérage de traces qui nous laisse soupçonner la possibilité de nombreuses autres, d’un balisage qui mériterait de plus amples développements mais, nous avions rendez-vous avec le professeur S. Stati et, même si le temps et l’espace nous faisaient défaut, nous interromprons là notre cheminement pour nous rendre à ce rendez-vous, par trop important. 



[1] La phrase est forgée par nous tandis que la citation exacte correspond au début du chapitre V du Cours de Linguistique Générale : « Analogie et évolution ». Elle dit, textuellement, ceci : « Rien n’entre dans la langue sans avoir été essayé dans la parole, et tous les phénomènes évolutifs ont leur racine dans la sphère de l’individu. », Paris, Payot, 5° éd.1962, p.231.

[2]  Selon les grammaires traditionnelles, les définitions ne sont pas si claires mais il en ressort que seules les constructions dont les sujets et les compléments sont coréférentiels (ou « de même niveau ») reçoivent la caractérisation de « pronominales ».

Chez J.L. Wagner et J. Pinchon, ce sont certains verbes qui portent l’adjectif « pronominal » et qui s’opposent, en tant que formes et au sein de la même voix active, aux formes simples en ceci que leur pronom complément n’a pas de fonction propre. Grammaire du français classique et moderne, Paris, Hachette, 1962, § 309sq.

Dans Le Bon Usage de M. Grevisse, on lit : « Les verbes pronominaux sont ceux qui sont accompagnés d’un des pronoms personnels me, te, se, nous, vous, représentant le même être ou la même chose que le sujet », Grammaire française, Club français du livre, 9° éd.,1970, § 600.

Enfin, dans le petit Dictionnaire de La conjugaison de douze mille verbes de Bescherelle, on trouve cette définition qui nous paraît coïncider avec l’acception la plus communément admise  : « Le verbe pronominal est un verbe qui se conjugue avec un pronom personnel de la même personne que le sujet et désignant le même être que lui. », Paris, Hatier, 1970, p.6.

Il est évident que le but, ici, n’est nullement de faire une recension des multiples définitions possibles de fait « pronominal » ou « réfléchi ». Il ne s’agit là que de quelques indications. 

[3] Où la parenthèse indique le caractère facultatif de ce complément pour former un énoncé prédicatif complet.

[4] J.Schön : « De l’infléchissement sémantique des verbes en emploi pronominal », La    Linguistique, 1996, Paris, PUF, vol.32, fasc.1, 103-118.

         ‘’        « Point de vue dynamique sur la différenciation sémantique entre emploi simple

         et emploi réfléchi d’une forme verbale », Actes du XXe Coll. Intern. Linguistique    Fonctionnelle (SILF), Liège, juill. 1995, Cahiers de l’Institut de Linguistique de Louvain, 173-177.

 

 

[5] Moyennant un support dessiné de cette réversibilité, une telle spécularité entrerait assez aisément dans le nommé schéma L de Lacan, schéma de la structure dialectique de l’intersubjectivité. Seul un obstacle matériel nous prive de la possibilité de visualisation de ce schéma.

[6] Dictionnaire de la Psychanalyse, sous la direction de Roland Chemama, Larousse, Paris, 1993.

Nous avons choisi de citer un dictionnaire (fiable) plutôt que de recenser des références de Lacan tant elles sont nombreuses et éparpillées au long de ses écrits ; les notes eussent dépassé, en volume, celui du texte lui-même !

[7] La note que les rédacteurs de la Grammaire Fonctionnelle du Français consacrent, précisément, à cet exemple, ne manque pas d’intérêt. Dir. A. Martinet, Paris, Didier-Crédif, 1979, § 2.40m.

J. Schön : « Je me bats/je te bats : un exemple rapporté à Jacques Lacan », La Linguistique,1993, Paris, PUF, vol.29, fasc.2, 131-139.

 

 

 

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22 décembre 2010 3 22 /12 /décembre /2010 17:11

XXXI° Colloque SILF - St Jacques de Compostelle – Sept 2007                                   

                                                                               

 

De l’expression de l’inégalité en français et de ses retombées en traduction

 

 

A partir d’exemples du français couramment parlé, il s’agit de répertorier les différents types de phénomènes syntaxico-sémantiques qui se produisent autour de verbes en combinaison avec les pronoms de personnes et d’en examiner les conséquences lors du passage d’une langue à une autre, en l’occurrence du français à l’espagnol et inversement.

 

En théorie –et sauf exceptions listées-, tous les verbes doivent pouvoir se conjuguer à la forme dite pronominale et appelée réfléchie dans les cas où les pronoms sujet et complément du verbe sont coréférentiels. 

Ici, seront considérées comme pronominales, toutes les constructions ayant pour sujets et pour compléments, des pronoms que ceux-ci soient coréférentiels ou pas mais, n’entreront en ligne de compte, dans ce premier temps présenté, que les personnes du dialogue. Ce cadre permettra de faire apparaître des faits qui montrent à l’évidence que me n’est nullement un complément banal pour le sujet je, que te ne vaut pas me, ce qui n’est, finalement, qu’un truisme. Cependant, la dissymétrie qui s’instaure en passant d’une construction coréférentielle à une qui ne l’est pas repose sur un ensemble complexe de facteurs qui concourent tous à rendre manifeste le principe inégalitaire qui habite le discours et participe de son sens.

 

Examen des  différents cas de figure à l’intérieur du schéma général :

     S + CO1 + V + ((prép.) CO2)

Seront recensés 8 différents cas de figure des verbes couvrant toutes leurs possibilités combinatoires depuis ceux qui, à partir de leur forme nue, acceptent le maximum de complémentations, type laver, jusqu’à ceux qui ne se présentent qu’à la forme réfléchie (i.e. coréférentielle) type adonner. Il n’est pas exclu qu’on puisse en dénombrer davantage, selon le degré de finesse de l’analyse pratiquée, ou moins si l’on se livre à certains regroupements.

 

Examen des facteurs qui entrent en jeu dans les dissymétries sémantico-syntaxiques entre les constructions pronominales coréférentielles ou di-référentielles :

    –différence de degré d’agentivité du sujet : ex. : je me trompe/je te trompe ; je me distrais/ je te distrais ; je me réjouis/ je te réjouis... 

    -différence d’orientation du procès verbal, ex. : je m’instruis/je t’instruis ; je me renseigne/je te renseigne ; je m’inquiète/je t’inquiète ..

    -concernant l’objet, pour certains verbes, leur construction à la forme coréférentielle, pose  question quant au statut du complément, ex. : je me rappelle/je te rappelle ; je m’avoue/je t’avoue ; je m’applique/je t’applique...

Au lieu d’avoir identité de compléments dans les 2 types de constructions pronominales, à la forme  coréférentielle, une sorte de coalescence se produit entre le COD et le COI qui me fait suggérer que là est, peut-être le lieu de l’EGO.

 

L’exemple du verbe polysémique RENDRE  et la question de sa traduction en espagnol avec enfin, examen de la solution fonctionnaliste de la question.

 

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22 décembre 2010 3 22 /12 /décembre /2010 17:02

A propos de l'emploi "familier" de verbes courants en français

 

  Parmi les nombreuses indications fournies par les dictionnaires usuels de notre langue figure celle de familier  pour caractériser des termes, des emplois de termes ou des locutions.

Seuls constituent l'objet du présent travail les emplois, notés familiers,  de lexèmes par ailleurs nullement étiquetés comme tels mais tout à fait courants et des plus fréquents dans les échanges quotidiens. L'accent sera mis sur la nécessité de traiter séparément  les emplois de lexèmes verbaux et ceux des lexèmes nominaux.

 Si nous considérons le  dictionnaire comme catalogue d'un certain état de la langue à un moment donné de l'histoire, nous admettrons qu'il atteste et même garantit l'existence d'un certain consensus de jugement des expressions linguistiques entre les membres de la communauté.

Plutôt que de nous appesantir sur le flottement qui peut régner quant aux appréciations d'un dictionnaire à l'autre, voire d'une édition à l'autre d'un même auteur, nous utiliserons les indexations dictionnairiques pour assurer l'arbitrage de nos possibles dissensions intuitives face aux tournures examinées mais engloberons sous le seul vocable "familier" les éventuelles mentions de "populaire" ou même "courant".

Les exemples testés seront tous extraits d'une édition dûment datée d'un même ouvrage (éd. 1973 du Petit Robert, en l'occurrence) et ils se limiteront aux verbes,  ce qui demande explication.

 

Des procédés de "déclassement" des lexèmes

Pour chaque emploi de lexème noté "familier" dans le dictionnaire, figurent  des caractéristiques suffisamment régulières et stables pour conférer au lexème en cause une acception "seconde" mais relativement spécifique.

Vues dans leur généralité, ces caractéristiques se ramènent à deux procédés de "déclassement" des lexèmes, procédés qui couvrent les diverses modalités de leurs emplois  : l'un est la mise en énonciation  des expressions "familières" et l'autre, la mise en  énoncés  par contextes indiqués  ou assignés des lexèmes "déclassés".

La mise en énonciation des expressions implique, pour leur description, l'obligatoire  prise en compte de la prosodie et de la situation -facteurs relégués comme marginaux par rapport aux faits strictement linguistiques- tandis que l'indication  des contextes nous renvoie à la combinatoire sémantico-syntaxique et leur assignation,  à la synthématique, au  figement, phénomène qui occupe bonne place dans la discipline.

L'examen des emplois familiers de lexèmes révèle que les modalités de déclassement de ces derniers varient en fonction de leur appartenance catégorielle. Ainsi, et suivant la classification traditionnelle des parties du discours. lexèmes nominaux et lexèmes verbaux se "déclassent"-ils selon des modalités sensiblement différentes, ce qui impose leur traitement séparé.

Une série de questions s'ensuit : les deux procédés cités sont-ils exclusifs l'un de l'autre ou, s'ils s'entrecroisent, de quelle manière cela s'opère-t-il ?

Y a-t-il appariement entre chacun des procédés et une certaine classe grammaticale de lexèmes de telle sorte que, par exemple, tous les noms se trouveraient déclassés en énonciation et les verbes en contexte ? Si une  telle détermination se vérifiait, une systématicité du déclassement des lexèmes reposerait entièrement sur l'ordre grammatical ; cela s'avère-t-il ?

A partir des différences manifestées entre les modalités de déclassement des noms et celles des verbes, nous chercherons à dégager les principes qui fondent ces différences. Pour ce faire, nous regarderons quelle part tiennent, respectivement, dans les expressions nominales et les expressions verbales, les facteurs à l'œuvre lors du déclassement des lexèmes.

Telle est l'approche que je me propose d'explorer et, à l'évidence, les questions formulées n'épuisent pas toutes celles que soulève le sujet. Dans cette présentation délibérément partielle, la dimension diachronique, notamment,  sera écartée.

 

De la prosodie

Face aux deux séries d'expressions : Quelle veine ! Quelle pelle ! Quelle pêche !  Quelle courge !  et  Qu'est-ce que tu fabriques ? Qu'est-ce que tu nous chantes là ? Qu'est-ce que tu racontes ?[1], nous nous demanderons quelles caractéristiques de leur emploi entraînent le déclassement des lexèmes

 Une première remarque s'impose : quel que soit le type d'énoncé, les éléments prosodiques n'en peuvent être dissociés, spécifiés par des introducteurs de phrases, renforcés par les signes de ponctuation. Quels rôles l'exclamation et l'interrogation tiennent-elles, respectivement, dans les expressions nominales et les expressions verbales ?

La récurrence des exemples d'emplois familiers de lexèmes nominaux en forme d'exclamatives n'a rien de fortuit. Dans ce type d'énoncés, de la combinaison du nom avec l'exclamation naît une phrase.  Le nom accède alors au statut de prédicat  en tant qu'il est porté par l'exclamation  (en adoptant du prédicat la définition fonctionnaliste de "noyau de l'énoncé"). Qu'un élément prosodique -élément linguistiquement marginal- assume une fonction syntaxique essentielle ne manque pas de contribuer à la familiarité des expressions ainsi formées.

En contraste, dans les énoncés centrés sur des verbes, le prédicat exerce "de plein droit" sa  fonction, actualisé qu'il est par le sujet. Doit-on en conclure à une participation linguistique  moindre des éléments prosodiques ? Doit-on aussi, à partir des quelques exemples proposés, généraliser le fait que l'exclamation accompagne les expressions familières nominales et l'interrogation, les expressions verbales ?

D'abord, le nombre sciemment limité des exemples indique qu'ils ne valent que comme modèles, modèles eux-mêmes déjà triés de manière à éviter l'intrication de plusieurs facteurs en un même point. Ainsi, de nombreux énoncés verbaux familiers se présentent-ils sur le mode exclamatif et qu'est-ce que  est loin d'équivaloir à une simple interrogation,  exemples : Qu'est-ce qu'il lui met ! Qu'est-ce qu'il a pris !

Parce qu'il est hors de propos d'intégrer ici une analyse des multiples composantes prosodiques -dont le rythme, notamment- ;  parce que mon oreille perçoit des traits d'exclamation mêlés aux interrogations et aussi parce que la combinaison interro-exclamative est celle qui lie le plus étroitement les interlocuteurs, je désignerai -au moins provisoirement- par le terme d'"exclamation"  le complexe  prosodique  caractéristique du fait énonciatif.

Reprenons la question, laissée en suspens, du rôle proprement linguistique  de la prosodie dans les expressions verbales. Est-il, dans ces expressions, de moindre importance que dans les expressions nominales ?

Soit l'exemple suivant,  cité -toujours dans le Robert-  comme emploi "populaire" du verbe parler  : Sa reconnaissance, tu parles !  L'intonation (plus une pause éventuelle à inclure dans cet ensemble que je me suis autorisée à appeler "exclamation") transforme la parataxe en une phrase interprétable. La prosodie supplée, dans ce cas,  le manque de morphème reliant le prédicat à son expansion ; sa fonctionnalité syntaxique  se révèle donc tout aussi considérable que dans  les phrases nominales, cependant que diffère la fonction  qu'elle remplit.

 

De la situation

Il s'agit de déterminer la part que tient la situation dans les expressions nominales et les expressions verbales, de voir en particulier si elle est identique dans les deux cas.

Dans les exemples nominaux présentés précédemment (Quelle veine !  etc...), la situation n'intervient nullement dans la constitution du sens  des énoncés mais elle conditionne leurs registres  respectifs parmi au moins deux possibles : un "littéral" et un "familier".

Si, admirant une production jardinière, je m'exclame devant une cucurbitacée de belle taille : Quelle courge !, le nom n'y acquiert nulle acception "familière" ; convenant  au désigné, il reste dans sa classe de dénomination propre[2]. Ce n'est que dans le cas d'une dénomination inappropriée  à l'objet  (être ou chose), dans l'espace du décalage  entre le signifié  (linguistique) et le désigné que se loge l'effet de "familiarité". Encore faut-il, d'ailleurs, que ce décalage soit suffisamment installé, par l'usage, dans son registre pour que celui-ci soit repéré. Il ne suffirait pas que Humpty Dumpty décidât d'appeler son chapeau "violin" ou "balma" pour que le lexème choisi prenne, même exclamé, une acception stigmatisée socialement comme "familière" ;  il y va d'un autre processus qui sera examiné dès après avoir regardé comment la situation intervient dans les énoncés verbaux.

Là encore, et en l'absence de spécifications contextuelles, seule la situation indique le registre sur lequel le locuteur place le verbe ; en situation appropriée, le lexème gardera son sens littéral, la familiarité résidera dans un décalage  entre le signifié "propre" et le situationnel. Seulement, le mécanisme linguistique  qui comble -ou recouvre, je ne sais encore pas...- ce décalage n'est pas le même que pour les noms. Même s'il semble   qu'il s'agisse d'un décalage de "dénomination" comme pour les noms, ce qui est en cause, en ce qui touche aux verbes, ce sont leurs compléments.

Expliquons-nous ; en disant, en situation "inappropriée" : Qu'est-ce que tu fabriques ? Qu'est-ce que tu racontes ? Qu'est-ce que je lui ai mis !,  le déclassement des lexèmes verbaux tient aux compléments qu'on leur suppose, que tout locuteur "initié" est censé rétablir en leur absence.

Introduction de compléments implicites d'une part, "dénomination décalée" de l'autre, nous avons bien affaire à des fonctionnements différents du déclassement des lexèmes. Ces fonctionnements, imbriqués dans ce que nous avons défini plus haut comme les procédés  de déclassement des lexèmes -soit :  la mise en énonciation et la mise en contextes- ne se confondent cependant pas avec eux, puisque nous n'avons considéré, jusqu'à présent, que les énoncés en énonciation en négligeant les contextes. Les fonctionnements observés ne dépendent que de l'appartenance grammaticale des lexèmes concernés.

 

Attribution vs  prédication

Malgré le paradoxe qui résulte du fait d'opposer le processus d'attribution à celui de la prédication,  j'y suis acculée par ce que révèlent les phénomènes à décrire. Je serai, en effet, amenée à poser que c'est en tant qu'attributs que les lexèmes nominaux  se voient déclassés tandis que les lexèmes verbaux  le sont de par leur statut de prédicats. 

Ce n'est pas sans inconfort que cette notion d'attribut est convoquée ; évacuée de nombre de grammaires -dont la fonctionnelle[3]-, citée par référence positionnelle dans au moins une approche transformationnelle[4], interrogée historiquement dans son glissement entre la logique et la grammaire[5], elle représente la notion piège par excellence, cependant que pour les faits à analyser, elle se révèle irremplaçable.

Quand on sait que l'attribut a pu s'opposer au sujet puis se confondre avec le prédicat[6], on mesure mieux l'étendue des risques d'anathèmes que j'encours de la part de la communauté à laquelle je me targue d'appartenir...

Résumons le problème : nous avons vu les lexèmes nominaux promus au statut de prédicat par l'"exclamation" et localisés dans un registre par la situation. Aucune de ces composantes,  ni leur conjonction,  ne produit le déclassement des lexèmes, même si les deux se retrouvent, invariablement, dans les emplois familiers. A quoi le déclassement tient-il alors si ce n'est à l'attribution  qu'effectue la prédication nominale  en situation inappropriée ? 

Dans son étude de la phrase nominale, Benveniste fait ressortir la spécificité énonciative  de ce type de phrases en contraste avec l'énoncé verbal[7]. Lorsqu'il distingue des variétés de phrases nominales, il en arrive même à opposer attribution à prédication en citant le cas "des langues où un syntagme à deux éléments se caractérise comme prédicatif ou comme attributif suivant leur séquence."[8]

L'analyse syntaxique des exclamatives n'a été abordée systématiquement , à ma connaissance, que sous l'angle formel[9]. Comme mon objectif ne dépasse pas la mise à jour des mécanismes de déclassement des lexèmes, comme je ne postule ni structure profonde ni processus de dérivation concomitant, je suis réduite, pour décrire les faits empiriques,  à utiliser d'une manière ad hoc  le  concept d'attribut  avec sa lourde charge. Tenant l'entreprise pour ce qu'elle est  -une tentative révisable et perfectible-, expliquons-nous.

La prosodie actualisant  les prédicats nominaux, ce que j'ai appelé le "décalage" entre le désigné situationnel et le nom qui lui est appliqué ne peut produire l'effet de "familiarité" que si ce nom est attribué  au désigné. Qu'on ne s'y trompe pas, une "dénomination" d'objet ne crée pas "décalage" puisque pour que celui-ci se creuse, encore faut-il  que l'objet ait déjà reçu dénomination.

Il y a plus, n'importe quel décalage n'entraîne pas dévalorisation sociale comme le cas a été évoqué précédemment avec Humpty Dumpty. Le décalage doit être symptomatique et il sera rendu tel soit par recours à la métaphore, soit par accord social, soit par les deux procédés conjugués.

Je n'insisterai pas sur la distinction introduite entre "dénomination" et "attribution", me contentant d'illustrer de quelle manière l'écart entre un désigné et un prédicat nominal inapproprié provoque la familiarité de l'expression, en situe le registre.

Si, en parlant d'une personne, je m'écrie : Quelle poubelle !, la transposition métaphorique suffit pour que l'emploi du lexème soit entendu comme décalé par rapport au désigné. La métaphore est, là, trop transparente pour que son emploi affecte le signifié du lexème cependant que le processus d'attribution, lui, exerce son effet. A l'individu auquel est destiné le terme, seront attribuées certaines des caractéristiques, connues,  qui composent le signifié du terme.

Substituant la courge à la poubelle,  la métaphore s'effilochant, l'usage lui impulse quelque valeur péjorative qui va venir doubler  son signifié propre.

Voilà, esquissée à grands traits, comment je m'explique le processus de déclassement des lexèmes nominaux  alors que seul celui des lexèmes verbaux constitue l'objet central du présent travail mais la restriction même exigeait justification. La mise en contraste des deux fonctionnements rendra d'autant plus rapidement clair ce qui constitue l'essentiel du déclassement des verbes.

 

Des contextes des lexèmes verbaux  en emploi "familier" 

Vingt sept verbes ont été testé, leurs emplois et acceptions "familiers" (ou assimilés),  fidèlement consignés[10]. Certains de ces verbes sont d'un emploi intuitivement évalué comme très fréquent, de signifié spécifique quoique large (ouvrir, fermer, mettre, donner, prendre...), plus restreint pour d'autres (gratter, boucler, boucher...). Les auxiliaires et faire  ont été exclus.

Parmi les moyens par lesquels les lexèmes sont déclassés, je passerai sur les contextes assignés  qui forment locutions  figées  avec le verbe, exemples : Danser devant le buffet ou Donner dans le panneau.  De même, le calque métaphorique ne me retiendra-t-il pas en tant que tel (exemple : Boucler un prisonnier) tandis que les contextes indiqués  ou seulement suggérés  sollicitent mon attention par ce qu'ils révèlent de systématique. En outre, les contextes  suggérés  correspondent à ceux des verbes qui entrent le plus facilement dans des constructions exclamatives (emplois notés comme "absolus" dans le dictionnaire),  telles que :  Qu'est-ce que je lui ai mis !,  Qu'est-ce qu'il a pris ! Qu'est-ce qu'il tient  ! Qu'est-ce que tu racontes ? Qu'est-ce que tu chantes  ? Qu'est-ce que tu fabriques  ?  etc...

   Sur les verbes examinés, il n'y en a pas un qui échappe à la règle : leurs expansionsindiquées à titre d'exemples ou inexprimées désignent, immanquablement, des coups, rebuffades, réprimandes, la bêtise, l'ivrognerie, le faux, le rabâché, la vétille...  Les acceptions indexées "familières" renvoient, sans exception, à la violence, l'hostilité, la méfiance, la rouerie, le mauvais vouloir dès lors qu'elles concernent les rapports interpersonnels.

Ce point mérite illustration. Lorsque, à l'article du verbe donner  on trouve, pour un de ses emplois noté "familier" : "Avoir pour conséquence, pour résultat." Je me demande ce que ça va donner, on est tout prêt à y voir un contre-exemple, un cas indemne de véritable péjoration. Seulement, quand on s'aperçoit que le sujet de la proposition comportant le verbe en cause n'est ni toi ni moi  mais ça  (soit un acte, un événement, un agent extérieur), on comprend mieux que la dévalorisation de son acception soit plus diluée, plus légère.

Ce n'est pas sans étonnement que, me penchant sur les acceptions familières, j'ai vu se dessiner un tel monde d'antagonisme souverain, un monde  dans lequel l'autre  n'était que  dénigré,  rabaissé, mis en doute, menacé ou menaçant. Pas un complément -notamment parmi les implicites- qui apportât une note plaisante, rassurante, douce, pas la moindre lueur d'espoir... Pourtant la langue permet de dire l'affection, la tendresse, les hypocoristiques y sont spécialisés, seulement,  d'une part le dictionnaire ne les enregistre pas comme "familiers" mais comme  ce qu'ils sont : des "hypocoristiques", d'autre part, ils s'énoncent par les noms (des "petits noms"), pas par des verbes.

En ce qui concerne ces derniers, c'est en vain que j'ai cherché un verbe d'état, d'action, de mouvement, de jugement, de perception ou de sentiment dont l'acception "familière" ne dénote pas un aspect négatif de l'état, de l'action, du mouvement etc...Aucun de ces emplois "familiers" qui jamais valorise et n'est-on pas en droit de se demander si même celui des hypocoristiques y parvient vraiment ? Un "mon trésor"  en guise d'appellatif grandit-il le gentiment désigné, lequel -de fait- se voit ravalé au statut d'objet  d'une attribution,  ou bien l'énonciateur qui, effectuant l'attribution en ramène à lui le bénéfice (par le possessif, en l'occurence, mais pas uniquement...) ?

La question paraît déborder le sujet alors qu'elle n'est qu'un prolongement de celle que pose l'examen des acceptions familières des verbes, à savoir : pourquoi la péjoration se tient-elle comme une ombre derrière chacun des lexèmes, toujours prête à exercer son influence, comme une face cachée des mots  renvoyant un reflet négatif ? Pourquoi la péjoration à l'exclusion de son contraire (qui n'a même pas de nom dans notre langue) ?

Dans ces conditions, la marginalité dans laquelle la collectivité cantonne ces types d'emplois se justifie. Que la société sanctionne l'expression de l'agressivité des locuteurs  par recours à  la norme  devient explicable, voire légitime.

Point n'est besoin d'une grande culture psychanalytique pour identifier ce qui se manifeste par le biais de nos tournures "familières", pour y reconnaître  les plus archaïques de nos pulsions.  La convivialité -qui a érigé ses règles- n'exige-t-elle pas que ces pulsions soient enfouies, leurs  traces  gommées, éliminées du  discours normé ? Quelles conditions en libèrent-elles l'émergence, en favorisent-elles les  manifestations ?

Nous aurions pu commencer par interroger le sens du terme "familier", par regarder le versant le plus directement accessible de son contenu pour, progressivement, en découvrir la partie obscure. La nécessité de fonder, préalablement à tout autre chose, la distinction entre le mécanisme de déclassement des lexèmes nominaux et celui des lexèmes verbaux a entraîné le dévoilement du caché avant la considération du visible. Il est temps d'y revenir.

 

De la distance interlocutive

Qu'est censé signaler le dictionnaire en indexant "familiers" des lexèmes ou des emplois de lexèmes ?  Il faut  y voir une double indication :

         1) que l'utilisation  de formes indexées instaure une relation de proximité entre les interlocuteurs,

         2) que cette relation est soumise à restrictions.

         Sans des restrictions, à quoi servirait une mention particulière ? Cette mention tient lieu d'avertissement : sur le rapprochement entre les interlocuteurs pèsent des conditions d'adaptation à la situation discursive. On ne peut pas dissocier ces deux aspects de l'indication de familier, ils vont inextricablement de pair, l'un  descriptif, l'autre prescriptif, si bien que toute utilisation -"convenante"- d'expressions  familières  implique :

-soit que la relation de proximité interlocutive préexiste à l'acte de parole (connaissance préalable de l'autre)

-soit que l'environnement conditionne l'usage de la familiarité verbale (milieu "uniformisant")

-soit qu'entre l'énonciateur et son interlocuteur, la relation de proximité s'impose comme allant de soi. Telle est celle qui prévaut, dans notre culture, notamment entre l'adulte et l'enfant, l'enfant étant perçu comme un partenaire inégal sinon inoffensif .

Ces remarques ont constitué le point de départ de ma réflexion sur les emplois familiers de lexèmes. A mesure que se montrait ce qui s'y jouait vraiment, que se précisait la nature des mécanismes à l'oeuvre dans ces emplois, l'adjectif inoffensif  prenait son sens plein. Car la "familiarité" ne va pas sans dangers, comme on a pu s'en aperçevoir ; les univers sur lesquels elle ouvre sont loin d'être idylliques et fraternels.

La connivence  que, selon D. François[11], la familiarité établit ou maintient  reviendrait, d'après nos observations,  à un affrontement entre deux  semblables  construits sur le même fond d'hostilité à autrui,  chacun centré sur son ego    tyrannique revendiquant la position avantageuse.

Il convient d'admettre que tout usage de "familiarités" n'engendre ni ne présuppose la connivence, ce qui ne simplifie pas nos relations mutuelles mais en adoucit un certain nombre... Il convient, peut-être même,  de se féliciter de l'existence d'une norme -que d'aucuns qualifieraient de "pointilleuse"-, laquelle, en stigmatisant quantité de nos expressions,  sauvegarde certaine qualité de nos rapports sociaux. Le discours policé a beau n'être qu'un masque,  sans doute, mais combien utile et protecteur dans maintes circonstances !

 

 

 

 

Liste des verbes examinés

 

 

Allonger                                        Croire                        Mettre

Avaler                                            Danser                                   Ouvrir

Boucher                                         Dire                                       Parler

Boucler                                          Donner                                  Prendre

Bouffer                                           Dormir                                   Rire

Calmer                                           Empêcher                             Sentir

Causer                                           Fabriquer                               Souffrir

Chanter                                          Gratter                                   Tenir

Courir                                            Marcher                                Voir



[1] A titre de rappel : seuls les emplois verbaux sont littéralement extraits du dictionnaire.

[2] Je me garderai d'attribuer un rôle sémantique  au processus de dénomination pour des raisons qu'il n'y a pas lieu d'exposer ici.

[3] A. Martinet, éd., Grammaire Fonctionnelle du Français, Paris, Didier-Crédif, 1979

[4] J. C. Milner, De la syntaxe à l'interprétation, Quantités, insultes, exclamations, Paris, Seuil, 1978, pp. 235 sq.

[5] Cf. M. M. de Gaulmyn & S. Rémi-Giraud, éd., A la recherche de l'attribut , Presses Universitaires de Lyon, 1991.

[6] M. M. de Gaulmyn, "Grandeur et décadence de l'attribut dans les grammaires scolaires du français" in A la recherche de..., pp. 15sq.

[7] E. Benveniste, "La phrase nominale", BSL, XLVI, fasc.1, n° 132, repris in Problèmes de Linguistique Générale, Paris, NRF, Gallimard, 1966, p. 151-167.

[8] E. Benveniste, id., p. 157, souligné par moi.

[9] Cf. notamment, J. C. Milner, De la syntaxe..., 1978 et N. Ruwet, Grammaire des insultes et autres études, Paris, Seuil,  1982.

[10] La liste  en est fournie à la fin de l'exposé.

[11] D. M. François-Geiger, L'argoterie, recueil d'articles, éd. par le Centre d'Argotologie de l'UER de Linguistique de Paris V, Sorbonnargot, 1989.

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22 décembre 2010 3 22 /12 /décembre /2010 16:57

 Du mécanisme caché sous la marque lexicographique fam. : le cas des noms

 

 

Il est au moins deux points de départ possibles pour cet exposé :

-soit on part des marques d’usage figurant dans les dictionnaires comme d’un fait établi, un donné non remis en cause, l’objet d’étude étant, alors, le contenu déjà élaboré des dictionnaires,

-soit on prend appui sur l’observation des régularités linguistiques pour aboutir à l’introduction des marques par le lexicographe.

Jusqu’à présent, j’avais toujours adopté le second des points de vue, me situant en quelque sorte en amont du phénomène familier dont le signalement dictionnairique ne constituait qu’une conclusion prévisible. 

Compte tenu de ce qui fonde l’unité du thème proposé ici, je me rangerai volontiers en aval du phénomène, au niveau de l’indice fam. consigné par les dictionnaires de langue les plus courants mais ce ne sera jamais que pour mieux remonter jusqu’à ce que cet indice recouvre, pour démonter ce qu’il dissimule.

Pourquoi ne pas interroger d’abord la notion même de familiarité, appréhender ses retombées dans le champ du social pour, enfin et surtout, cerner les caractéristiques du fait linguistique familier ?

Etymologiquement, les termes « familiarité» et «familier» (du lat., respectivement familiaritas et familiaris), concernent, certes, la famille mais, ce qui est tout aussi important, ils appellent la notion  d’effet causé/ressenti lors d’un contact. Il n’est rien d’intrinsèquement familier ; tout être, lieu, événement ou objet ne saurait être familier que relativement à quelqu’un ou pour quelqu’un au cours d’une mise en relation. En l’occurrence, il s’agira d’un échange verbal, nous sommes au cœur du phénomène discursif.

Parmi les composantes de cet effet familier notons  les thèmes du retour, de la remémoration, de laremembrance, de la re-connaissance d’un déjà connu, vu, vécu. Dans son bel article traduit en français sous le titre « L’inquiétante étrangeté »[1], Freud montre que la résurgence d’éléments assignés au domaine privé de la famille et voués à y demeurer manifeste le retour à un stade infantile refoulé, atteste d’une régression vers un stade psychique des plus archaïques, jusqu’au refuge maternel dont le petit d’homme porterait à jamais la nostalgie.

Un échange de type familier entraîne un rapprochement entre les interlocuteurs, les amenant à déroger ensemble à des règles de bienséance –ou posées comme telles par les groupes dominants-, appelons-les plutôt : règles de neutralité langagière. Il n’en reste pas moins que la pratique de la familiarité langagière met son utilisateur en situation de vulnérabilité dangereuse. Ainsi, en usant familièrement de la langue, le locuteur se montre-t-il agressif et narcissique à l’instar du tout petit enfant[2]. mais aussi démuni et dépendant que lui tandis que ce que prône le code des convenances est, précisément,  le respect de la distance optimale entre chacun des protagonistes, le « chacun à sa place » dans la sphère des jeux de rôles sociaux.

Ces considérations ne nous ont pas éloignés de notre objectif premier qui reste le dégagement des spécificités du langage qualifié de familier. L’indice qui, dans les dictionnaires, en matérialise la stigmatisation sociale vaut avertissement : l’emploi de telle expression (lexème, synthème, syntagme ou tournure syntaxique) ne contrevient pas à la langue mais égratigne le code des convenances qui en régit la gestion sociale. Cet emploi ne convient pas à n’importe quelle situation de communication, une forme marquée marque son utilisateur et quand on marque, on marque mal, forcément !

Après ce préambule, utile pour fournir à ce qui suit, un cadre élargi, reprenons notre réflexion sur ce qui se cache sous la marque fam

Assez naïvement, j’avais longtemps considéré le dictionnaire comme une tentative de consignation d’un certain état de langue momentanément suspendu mais en revenant, notamment, à certains écrits d’Alain Rey, j’ai dû reconnaître qu’il n’avait pas tort en constatant que « la plupart des linguistes vivent souvent sur l’idée fausse qu’un dictionnaire décrit une langue, un système »[3]

Du même coup -et puisque j’étais de ceux-là-, la conception que je me faisais de l’introduction des exemples marqués fam. dans le dictionnaire s’est trouvée mise à mal. En effet, tant que je voyais dans le dictionnaire une concrétisation du système abstrait Langue (au sens saussurien du terme), l’introduction  d’éléments qualifiés de familiers m’apparaissaient comme l’entrée, quasiment en force, de fragments de discours dans la langue, lesquels assuraient aussi son enrichissement et son renouvellement.

En revanche, si je devais convenir de ce que le dictionnaire était constitué de discours, il m’incombait de dégager la spécificité de ceux qui accompagnent les éléments marqués dans le lexique.

Une précision de méthode s’impose : l’indice fam. s’applique soit à des entrées lexicales monématiques ou synthématiques, soit à des sous-entrées concernant des emplois particuliers de ces unités, délivrant alors des acceptions. Une acception résulte d’un rapport entre une forme et un ou des sens qui naissent sous certaines conditions de ses emplois. Pour l’heure, seul ce dernier phénomène nous intéresse et nous nous bornerons à l’examen des acceptions familières de lexèmes, les unités linguistiques plus étendues ou complexes exigeant des approches adaptées[4]. Enfin, parmi les lexèmes, seuls seront pris en compte les lexèmes nominaux dans la mesure où les lexèmes verbaux ont un comportement linguistique différent[5].

Au sujet des acceptions, le fait le plus remarquable est que, pour une unité lexicale donnée, au moins un sens nouveau vient s’ajouter à celui ou ceux qui lui attribue le dictionnaire sans mention d’aucune contrainte d’emploi. Une polysémie particulière se crée ainsi qui peut provoquer ambiguïté d’interprétation des énoncés mais sans effacement des contenus sémantiques des lexèmes que nous appellerons sens premiers, ne serait-ce que par commodité. Prenons en exemple des lexèmes banals que certains de leurs usages dotent d’au moins un doublon familier, soit : cruche, tarte, andouille, courge, navet, poire, nouille, cornichon... et, pour certains d’entre eux, observons de plus près leurs marques et acceptions respectives telles qu’elles apparaissent dans un échantillon restreint à trois dictionnaires dont deux éditions d’un même auteur espacées de cinq ans[6].

Soit andouille :

-Pop : Niais, imbécile (PR 73) ;

-Pop : Niais, imbécile « Il ronchonna : sacrée andouille ! Pas fichu seulement de fabriquer une veste ! » (Courteline) (PR 78).

-Fam : Personne sotte ou maladroite. Espèce d’andouille ! (PL).

 

      tarte :

-Pop : Coup, gifle. Adj. Fam : Laid, sot et ridicule, peu dégourdi, V. cloche. (PR 73)

-Pop : Coup, gifle. Adj. (Arg. v. 1900) Fam : Laid, sot et ridicule, peu dégourdi. (PR 78)

-Fam : Gifle. Adj. Fam : Stupide, ridicule, insignifiant. Garçon tarte. Film tarte. (PL)

 

     cruche :

-Fam : Personne niaise, bête et ignorante. C’est une vraie cruche ; Quelle cruche ! V. Imbécile (PR 73 & 78)

-Fam : Personne niaise, stupide. (PL)

 

     courge :

-Pop : Imbécile, ‘gourde’ (PR 73 & 78)

Aucune mention dans le PL.

 

La remarque première –qui n’est pas forcément la plus importante- porte sur la variabilité des appréciations dictionnairiques.

D’un dictionnaire à l’autre, d’une édition à une autre, on peut trouver, pour une même expression, des notations diverses : arg.,pop., fam., vulg., ou autre encore... avec, cependant, un point commun  entre toutes, elles indiquent invariablement une stigmatisation sociale de l’usage. Ne voyant dans ces fluctuations de marquage qu’un épiphénomène, nous en remettons l’examen pour nous focaliser uniquement sur ce qui nous paraît l’essentiel, à savoir : la description du mécanisme à l’œuvre lors du processus de familiarisation. J’entends par familiarisation, le processus selon lequel des emplois discursifs sporadiques se répandent dans la communauté linguistique pour finir par s’installer dans les usages courants et être suffisamment stabilisés et maîtrisés par l’ensemble des locuteurs pour figurer dans les dictionnaires[7].

Quelle est la structure syntaxique des discours qui introduisent les emplois marqués des lexèmes ? Ils se présentent sous la forme d’énoncés complets minima, des énoncés-phrases, c’est-à-dire des énoncés dans lesquels s’effectue, obligatoirement, une prédication. Dans les dictionnaires, l’introduction d’emplois familiers s’effectue préférentiellement à l’aide de ce type d’énoncés -souvent des citations- accompagnés d’une ponctuation exclamative. La plupart des prédicats nominaux y sont mis en fonctionattributive à un objet désigné. En la circonstance et pour un maximum de cohérence, seront privilégiées des désignations de personnes.

Du point de vue sémantique, il est à observer que les significations attachées aux acceptions familières de lexèmes partagent les mêmes caractères stéréotypés : elles sont uniformément imprécises et d’une navrante pauvreté, méprisantes et désagréables à l’égard du référent désigné. Pour ce qu’il en est du flou, du vague et de l’approximation des expressions, que chacun d’entre nous demande à son entourage où passe la distinction entre : quelle courge ou cruche cette fille ! et quelle tarte, cette fille !

Les hypocoristiques obéissent au même schéma, par ex. : quel chou ! ; qu’il est trognon ! Ils vont souvent précédés d’un possessif qui remplace, en partie, l’exclamation comme on l’entend dans ma puce, mon canard... Insultes et mots d’amour fonctionnent à l’identique avec, peut-être, un champ lexical plus développé pour les premières que pour les seconds et, bien entendu, la substitution de la sympathie au mépris et d’une possessivité tendre à l’intention désobligeante mais, dans les deux cas,  s’opère une réification de l’objet, l’autre est considéré comme une chose, un animal, un légume... 

Quoi de surprenant dans ce constat dès lors qu’on réalise que de tels attributs ne recouvrent aucunement des concepts sinon des affects ? Ce sont les affects du locuteur qui s’expriment par ce type de discours et, en matière d’affects, la palette des choix est étroite, bornée aux deux extrêmes par l’euphorie vs la dysphorie : le locuteur aime (et il incorpore) ou il n’aime pas (et il rejette)[8].

 

Une fois isolées les différentes pièces d’un assemblage complexe, il reste à en décrire la mise en marche. L’effet familier d’un usage provient –et l’on pouvait s’y attendre !...- d’une transgression du code de la langue. En l’occurrence, la transgression repose sur la superposition, opérée dans et par le discours, de deux classes de noms sémantiquement disjointes.

 

Illustrons : dans la mesure où nos exemples familiers cités s’appliquent, majoritairement, à des personnes, leur regroupement devrait constituer un domaine lexical disons de « dénominations de la personne ». Or, loin d’entrer dans ce champ, les substantifs attributs rencontrés se regroupent en classes de noms de comestibles, d’animaux, d’ustensiles domestiques voire de maladies... Ceci se produit d’une façon tellement systématique que nous en conclurons que les acceptions familières des noms se manifestent dans des discours qui jouent sur le croisement entre deux classes sémantiques de noms : celle qui englobe les denotata ‘naturels’ d’un nom quelconque est recouverte par celle qui comporte des designata pour le moins inattendus, créant un effet d’incongruité.

Car, entendons-nous bien : ce n’est pas en tant qu’individus que les lexèmes cruche, tarte ou andouille, mis en attribution à des personnes désignées prennent sens familier mais en tant qu’ils appartiennent à des classes de dénomination sémantiquement éloignées de celles qui conviendraient pour nommer des personnes. Ce n’est qu’en vertu de cette représentativité des noms employés que les énoncés sont répétables, que les significations familières ont suffisamment de stabilité pour figurer dans les dictionnaires et servir de repères aux apprenants...

 

Au plan logico-sémantique, le schéma qui représente le type de nos énoncés a la forme X ETRE Y dans lequel X et Y symbolisent des classes sémantiques de noms. L’impertinence d’une attribution naît de la substitution d’un élément d’une classe à un élément d’une autre classe, les classes n’ayant entre elles aucun point commun.

Cette formule correspond exactement à celle de la métaphore et si nos exemples livrent, effectivement, des métaphores, nous devrons admettre que celles-ci sont créées par l’attribution impropre elle-même sans reposer sur la moindre analogie préexistante, contrairement à ce que pose la tradition. Nous serions bien en peine de trouver la moindre ressemblance ‘concrète’, ‘objective’ entre une tarte et une personne –en général- aussi stupide soit-elle !  Ceci ne dénie aucunement la circulation de multiples expressions déclassées qui sont motivées soit historiquement ou culturellement comme, par exemple : un four pour une représentation théâtrale sans succès, soit basées sur une ressemblance ’visible’ comme, toujours en visant une personne, la traiter de dragon, de vache, de roquet, d’échalas ou de sauterelle etc... Le plus remarquable est que, devant le nombre quasiment illimité de possibilités d’attributions les plus diverses, imprévisibles et souvent cocasses qui s’offrent au locuteur dans ses échanges quotidiens, la langue en ait retenu autant qui ne reposent sur aucun autre fondement que sur un accord collectif toujours mystérieux. Faut-il alléguer cette « compulsion intérieure de répétition » du même qui, d’après Freud, nous habite tous ?[9] ?

 

En français, traiter (de) avec le sens de qualifier, d’appeler par tel ou tel nom, ne vaut que pour des compléments humains ou assimilés. Quant au reste, on pourra toujours parler de navet pour une production artistique, de barbe pour de l’ennui, de pelle pour une chute, de pêche pour un coup etc... ce faisant, on requalifiera un certain référent par substitution d’un nom à un autre cependant que traiter (de) reste, exclusivement, un verbe de dialogue, un verbe qui implique une réponse, une réaction.

Donc, traiter quiconque de cruche, tarte,andouille ou même de chou revient à le définir par les traits définitoires de son attribut -selon le schéma X ETRE Y comme nous l’avons précédemment souligné-. Il s’ensuit qu’enfermer un être –pensant et agissant- dans les limites des caractéristiques d’un pot de terre, d’une pâtisserie, d’une fabrication charcutière ou d’un légume ne peut que révéler des sentiments malveillants ou très bienveillants de la part du locuteur et provoquer une réponse, une réaction de la part du récepteur.

Est-ce à dire que la personne désignée de la sorte dans un énoncé va conserver, désormais et à la face du monde, ses caractérisations dévalorisantes ou affectueuses ? C’est, bien entendu, hors de question. Si quelqu’un est qualifié de tarte, ce n’est qu’en vertu d’une appréciation du locuteur, d’un jugement qui peut n’être même que provisoire, circonstanciel, le temps de la profération de l’énoncé. Cela présenterait des points communs avec l’acte d’énonciation et, de fait, nos expressions familières partagent certains traits avec les déictiques.

 Cependant, nous ne sommes totalement ni dans l’anecdotique ni dans l’unicité de l’acte d’énonciation mais face à un événement énonciatif qui se répétera chaque fois que se présenteront les mêmes conditions de son apparition, conditions qui se doivent d’inclure un certain état d’esprit identifiable du locuteur. C’est cet ensemble qui englobe les sentiments ‘étiquetés’ de l’énonciateur à l’égard d’autrui qui est répétable.

 

Par ailleurs, n’oublions pas que nous avons, essentiellement, affaire à des énoncés-phrases nominaux. A propos de la phrase nominale, E. Benveniste écrit qu’elle exclut la subjectivité du locuteur : « Une assertion nominale, complète en soi... pose l’énoncé hors... de la subjectivité du locuteur.»[10]. Or, voilà que ma conclusion aboutit à l’opposé de celle de Benveniste. Pourquoi ? Sur quel point la divergence de nos observations repose-t-elle ? L’évidence de la réponse est si flagrante qu’elle risquerait de nous échapper : tandis que Benveniste décrit le fonctionnement normé sinon ‘normal’ du langage standard, ‘neutre’, c’est aux emplois marginalisés par la marque fam. que je me suis attachée. En cela réside toute la différence. Là où Benveniste constate l’absence de toute subjectivité des locuteurs, je ne rencontre plus qu’elle. Le fait est qu’elle en vient à se manifester moyennant un total renversement des modes d’expression usuels, exploitant ces jeux que la langue autorise tout en les réprouvant, qu’elle permet en les interdisant... à peine. N’est-ce pas une des ressources proprement linguistiques que de pouvoir dire ‘ce qui ne se dit pas’, de formuler l’interdit ?.. 

 Benveniste remarque encore que la phrase nominale « agit comme un argument d’autorité »[11], et donc indiscutable, ajouterais-je. Oui, trois fois oui, mais c’est toujours le locuteur qui parle, qui décrète, qui exprime sa vérité comme l’enfant qui croit que dire suffit pour que se matérialise son désir de puissance[12]...

Irais-je jusqu’à poser l’existence d’une tournure ayant valeur de déictique ? Elle présenterait alors les caractères suivants : énoncé nominal minimum, actualisé par un exclamatif, mis en fonction attributive et jouant d’un croisement entre la classe sémantique d’appartenance du denotatum de l’attribut et celle qui englobe les appellations courantes du référent désigné. Par ce biais s’exprimerait la subjectivité du locuteur selon ses impulsions du moment.

Bien entendu, la situation réelle intervient pour interpréter ‘correctement’ l’énoncé -dans quels cas n’intervient-elle pas ?...- mais, pour identifier un énoncé en tant que familier, point n’est besoin de recourir à l’argument pragmatique en général ; il faut et il suffit que la situation contrecarre absolument le dire, que la présence d’une quelconque cruche ou tarte ou andouille soit exclue de l’environnement de l’énonciateur lorsqu’il convoque ces vocables pour désigner l’autre, l’alter ego.

Contrecarrer, contrarier, contrevenir, contredire..., chacun de ces termes porte en lui une parcelle des possibilités d’expression de la subjectivité des êtres parlants que nous sommes. Lors de sa confrontation avec la réalité, la langue résiste en se prêtant au détournement de ses règles de fonctionnement. Mieux, en systématisant les modes de déni de ses normes, elle permet l’élaboration d’un code parallèle, lequel offre une issue aux réminiscences de désirs socialement réprimés des locuteurs.

 

 



[1] Freud, Sigmund : 1919, « L’inquiétante étrangeté » in L’inquiétante étrangeté et autres essais, trad. 1955, Paris, Gallimard, Folio-essais, 1985, p.211-263.

[2] Cf. aussi Schön, Jackie : 1999, « Le concept freudien d’’inquiétante étrangeté’ et l’emploi ‘familier’ des lexèmes en français »,Proceedings of the 5th Congress of the Intern. Society of Applied Psycholinguistics (ISAPL), Univ. de Porto, Portugal, juin 1997, p.207-211.

[3] Rey, Alain : 1995, « Du discours au discours par l’usage : pour une problématique de l’exemple », Langue Française n°106, p.108.

[4] Cf. par ex. : Schön, J. : 1997, « Figement et régression », La locution : entre lexique, syntaxe et pragmatique, INALF, coll. St-Cloud, Paris, Klincksieck, p.333-346.

[5] Cf. Schön, J. : 2002, « Pour un traitement systématique des acceptions familières dans les dictionnaires », Hommage à Jacques Allières, Biarritz, éd. Atlantica-Séguier, vol.2, p.605-615.

[6] Les Petit Robert, Dictionnaire de la langue française, 1973 & 1978, (PR) et le Petit Larousse illustré, 1998 (PL).

[7] J’avoue ne pas réussir à utiliser la distinction opérée par P.Cadiot et F.Nemo, 1997, qui posent dans leur article « Aux sources de la polysémie nominale » que : « Un emploi devient un usage quand il devient dénominatif, quand il désigne une réalité dont il est aussi le nom »,  Langue Française, n°113, p.28. 

[8]  Cf. Schön, J. : 2001, « Acceptions familières et manifestations d’affects », Arrivé, M. & Normand, C. (dir), Linguistique et Psychanalyse, Colloque international de Cerisy-La Salle, sept. 1998, Paris, éd. in Press, coll. Explorations psychanalytiques, chap. IX, p.157-165.

[9] Freud, S., L’inquiétante..., p.242 et voir aussi, du même auteur : 1920, Au-delà du principe de plaisir.

[10] Benveniste, Emile : 1950, « La phrase nominale » in Problèmes de Linguistique Générale, Paris, Gallimard, NRF, 1966, p.160.

[11]  Id., p.162-163.

[12] Cf. Freud, S., L’inquiétante..., p.244-245.

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9 mars 2010 2 09 /03 /mars /2010 15:28

 

Mars 1996

 

 

Ce travail s'inscrit dans le cadre d'une réflexion sur les expressions familières impulsée par D.François-Geiger[i] et il succède plus précisément  à une approche des emplois familiers de verbes courants du français[ii]. Certains des points dégagés lors de cette approche seront repris pour être approfondis tandis que d'autres ne seront que rappelés et cette présentation ne se prétend pas définitive. 

Pour ce qui va suivre, il importe de distinguer,  les emplois familiers de termes  de l'emploi de termes familiers. Seuls les premiers seront retenus et, particulièrement, en ce qu'ils résultent de processus descriptibles alors que l'emploi de termes familiers ne relève que d'un  étiquetage lexical.

Des lexèmes  sont en cause dans les deux cas mais entre l'appartenance de certains d'entre eux à des vocabulaires caractérisés  (les termes "familiers") et le fait que  certains autres  voient  leurs acceptions  varier selon leurs conditions d'emploi, les phénomènes concernés diffèrent considérablement. L'indice "familier" appliqué à des emplois de lexèmes affecte la signification que ces lexèmes acquièrent dans certains de leurs  emplois alors que rien de comparable n'intervient pour les termes lexicalement indexés.

Le corpus des expressions employées familièrement sera constitué d'exemples attestés et confirmés, pour la plupart, par leur entrée dans un  dictionnaire usuel. J'ai utilisé le Petit Robert[iii]et, pour vérification exceptionnelle, un dictionnaire "spécialisé" en expressions marginales[iv].  

Aussi bien dire que le dictionnaire sera utilisé comme un observatoire   de faits de langue et de discours, ce qui écarte toute mise en cause de ses procédures internes et exclut d'en exagérer la portée. Le dictionnaire illustre des échantillons et propose des modèles,  les créations précèdent son inventaire, la masse des phénomènes langagiers in vivo  l'excédera toujours.

 

Emplois  "familiers" et stigmatisation  sociale

Les indications fournies pas les dictionnaires sont hétérogènes, comme l'on sait. Celles qui accompagnent les emplois sont, en gros, de deux ordres, les unes linguistico-descriptives (ex.:fig., ellipt., par ext.,), les autres, appréciatives par rapport à une norme d'usage.

Alléguer le caractère subjectif des appréciations justifie, à la rigueur,  leur disparité potentielle mais n'explique pas leur teneur, laisse dans l'imprécision ce qu'au juste elles recouvrent.

Lorsque,  dans la démarche définitoire qui ouvre son précieux Que sais-je ?  sur Le Français populaire,  Pierre Guiraud écrit qu'"une expression du type : qu'est-ce que tu fabriques ? est, sinon populaire, en tout cas familière"[v], comment s'effectue le passage d'un qualificatif à l'autre ?

Si même l'auteur qui domine son sujet oscille entre les deux, si les dictionnaires présentent des fluctuations dans leurs appréciations -et sans compter les dissensions que montrerait, vraisemblablement, une enquête auprès des locuteurs-,  qu'est-ce qui relie et articule ces appréciations ?

Fixons nous sur les deux termes "familier" et "populaire" employés par Guiraud,  pris comme les  pôles dont peuvent se rapprocher d'autres notations  éventuellement rencontrées dans les dictionnaires, telles que "vulgaire" ou même "courant".

La  stigmatisation sociale paraît plus catégorique pour l'adjectif "populaire" que pour "familier". Qu'implique  donc  un emploi ainsi qualifié ?  Qu'entend-on sous le vocable de "familier" ? Quelle position sur l'échelle de l'évaluation sociale des expressions  celles qui sont jugées "familières"  occupent-elles ?  

Le "familier" met en cause la distance interlocutive,  distance dont la réduction est collectivement ressentie comme soumise à des restrictions. On entrevoit là un biais par lequel peut s'opérer le glissement entre la familiarité et une dévalorisation sociale.

J'ai, précédemment,  été amenée à définir le code de politesse comme "modèle d'organisation symbolique de l'espace social", comme système symbolique d'assignation des places respectivement imparties à je, tu  et il  pour représenter l'ordre social[vi].

Parler "familier" équivaut à effectuer un rapprochement entre les partenaires de l'échange verbal, rapprochement que la collectivité estime devoir s'accompagner de certaines précautions. Cet avertissement -tacite ou exprimé (ce qu'il est lorsque le dictionnaire en fait état)-, ne présuppose-t-il pas l'existence d'une bonne  distance interlocutive ?

Il y a plus ;  à propos de la notion de "familier", Freud en dégage des aspects fort éclairants pour ce qui nous occupe dans son essai traduit sous le titre : L'inquiétante étrangeté[vii].

A partir d'une analyse étymologique des antonymes allemands unheimlich  et heimlich  d'où ressort leur coïncidence sémantique, il établit l'ambivalence  du terme qui correspond à celui de "familier" en  français. Ce sont les composantes de cette ambivalence que dévoile Freud qui nous intéressent ;  elles permettent de comprendre les raisons pour lesquelles il convient de respecter la "bonne" distance interlocutive.

 

Des contextes qui illustrent les emplois "familiers"  de lexèmes

Nous considérerons que les exemples d'emplois familiers de termes fournis par le dictionnaire contiennent les indications suffisantes pour la réutilisation des termes dans le même registre, ce qui  suppose une  reproductibilité des  conditions de leur emploi.

Que les contextes d'emploi proposés varient en fonction de l'appartenance catégorielle des lexèmes concernés coule de source : les noms apparaissent dans des contextes propres aux noms et les verbes dans des contextes propres aux verbes.

Comparons, à titre d'exemples-types : quelle courge !, quelle cruche !, quel navet ! et causer chiffons, mettre des coups, des gnons à quelqu'un, prendre des coups, une raclée. 

Par-delà les rôles respectifs des éléments en cause dans la constitution de la phrase, je voudrais saisir ce qui se noue de par le fait que c'est en tant que Noms que les noms deviennent "familiers" et en tant que Verbes que les verbes le font .

Le statut "familier" d'un terme se manifeste par une acception particulière que le terme acquiert de par son emploi. Pour les noms, seule leur confrontation avec les désignés  auxquels ils s'appliquent peut justifier la modification de leur sens jusqu'à une acception particulière.

Autrement dit, après avoir chassé du signe linguistique toute trace du référent, s'impose-t-il d'en réintroduire un avatar ? De fait, le désigné  auquel s'applique un nom,  quel que soit son emploi,  appartient lui-même à une certaine classe sémantique  de référents et c'est en tant que représentant  de cette classe  qu'il conférera au nom son sens "propre" ou "familier".

Ainsi est-ce chaque fois  que les noms courge  ou cruche  désigneront une personne, que navet  désignera un film,  etc...  que le sens propre de ces noms s'effacera au bénéfice de leur sens familier. La systématicité du déplacement d'une classe sémantique de référents  à une autre permet le réemploi des expressions familières à partir des exemples cités par le dictionnaire. De cette manière se crée la polysémie d'une forme nominale selon la classe des référents à laquelle renvoie la forme lorsqu'elle est mise en  énoncé.

Dans le cas des verbes, la polysémie n'est pas  produite par le même processus  ; ce sont leurs compléments qui modifient le sens propre des verbes jusqu'à leur acception familière. Mettre  en arrive à signifier donner, prendre  équivaut à recevoir  avec des compléments comme "des coups" , "des  réprimandes" ou termes approchants.

Pour servir à ses utilisateurs, le dictionnaire ne peut manquer de mentionner ou, au moins,  suggérer le type de compléments responsables de l'acception familière des verbes.

 

Une problématique des "emplois familiers" de lexèmes

Convenons d'appeler "déclassement" de lexèmes l'aboutissement de processus par lesquels des lexèmes figurant au dictionnaire sans mention particulière, voient une ou plusieurs de leurs acceptions indexées "familières" (voire "populaires"). Le terme est donc à rapporter à la norme sociale de registres  de langue.

Parvenir à établir, après l'examen des types de contextes qui illustrent le déclassement lexématique,  que les Noms et les Verbes se déclassent au sein de leurs respectives classes grammaticales d'appartenance, voilà une conclusion d'une circularité évidente. Sommes-nous condamnés à ne trouver à l'arrivée que ce que nous savions au départ avec la sensation de ne pas avoir avancé d'un pouce?

Dans le constat du fait que le déclassement des lexèmes tombe sous la domination de l'opposition verbo-nominale du français, d'aucuns peuvent estimer qu'il n'y a que du connu sans conséquences, ce qui prouve que ma réflexion est plus laborieuse que la leur. Si ce que recouvre ce constat est si banal, par quelle négligence, impardonnable,  de lecture aurais-je manqué la rencontre de son explication claire et convaincante ?

Car, sous l'évidence se dissimule un entremêlement de facteurs d'ordres logico-sémantique, grammatical et pragmatique susceptible de  légitimer  une diversité d'approches du phénomène  "langage familier".

 En premier lieu, il importe de concevoir les catégories grammaticales à l'intérieur desquelles s'effectue le déclassement des lexèmes comme résultant de la grammaticalisation, spécifique à nos langues, de catégories référentielles. Enoncer que les noms se déclassent en tant que Noms et les verbes en tant que Verbes cesse alors d'être tautologique par l'identification, sous nos catégories grammaticales,  de catégories référentielles de portée universelle.

Que de l'observation  des contextes proposés en exemples de déclassement lexématique  émergent deux types différents de processus, l'un caractéristique de la catégorie des Noms et l'autre correspondant à celle des Verbes,  ces catégories sont à comprendre comme représentatives de l'organisation  grammaticale de deux modes de référence.  Aux Noms est impartie la capacité intrinsèque  de référer aux objets du monde tandis qu'est laissée aux  Verbes celle de référer dans le cadre de la proposition[viii].

Se trouve, de la sorte, circonscrit  le lieu de croisement entre modes de référence et catégorisation grammaticale, ce  qui situe  le déclassement lexématique à la jonction du pragmatique et du linguistique. Cependant, cet éclaicissement aide-t-il à  déterminer ce qui, en matière d'acceptions familières, ressortit respectivement au pragmatique et au sémantique ?

Dans quelle mesure le code de la langue est-il affecté par la polysémie que crée les emplois familiers des lexèmes ? Quel rôle jouent les significations "subsidiaires" dans la dynamique de la langue ? Un seul exemple fera comprendre que ce rôle est loin d'être négligeable : à partir du lexème mufle  avec son sens propre, se forme un sens figuré et familier sur lequel se greffe un dérivé muflerie  qui, lui, ne porte plus les stigmates de son origine familière.

L'acception familière d'un lexème est-elle en relation avec son sens propre et, dans l'affirmative, de quel type est cette relation ? La notion de "signifié" des lexèmes reste-t-elle valide dans un tel cadre ? 

 Il apparaît d'autant plus illusoire de prétendre répondre,  ici, à l'ensemble de ces questions que la dimension diachronique ne sera pas traitée mais le poser permet de cerner une problématique des emplois familiers ouverte sur  certains aspects  relativement peu explorés du phénomène.

Je ne m'attacherai ici qu'à l'un d'entre eux, délaissant provisoirement tout ce qui a trait aux emplois familiers dans la constitution de la phrase, intonation comprise et ce, malgré son  rôle  prépondérant.

 

 

Du processus de "déclassement" des lexèmes nominaux

Reprenons au  point clé suivant lequel les noms se trouvent déclassés de par l'inadéquation de la classe sémantique des référents à laquelle ils s'appliquent par rapport à celle des référents qu'ils dénomment en propre tandis que pour les  verbes, c'est par les compléments qui leur sont affectés que leur acception devient familière.

Attachons nous à décrire ce qui se passe  lors du décalage dénominatif d'une classe sémantique à une autre par l'emploi d'un nom pour un référent inapproprié.

Soit les lexèmes : poire, nouille, cruche, boudin, andouille  etc...; ils acquièrent tous une acception particulière dès lors qu'ils s'appliquent à des personnes, pastis  prend son sens familier lorsqu'il est appliqué à une situation,  navet  prend le sien lorsqu'il est appliqué à un film etc...

Pour les formes nominales, c'est le fait d'être appliquées à  d'autres objets qu'à ceux auxquels l'ordre de la langue les destine qui crée leur redoublement sémantique.  Au sens propre assigné à une forme nominale s'en superpose un autre que révèle un désigné   étranger à la classe des référents dénotés  et qui n'efface ni n'altère le sens propre.  On doit dépasser le modèle saussurien du signe pour dégager  le mécanisme de superposition sémantique à l'œuvre  lors de l'emploi familier des lexèmes.

A quelle opération se livre un locuteur qui emploie, par exemple,   le lexème andouille  à l'endroit d'une personne ? Quelle que soit la construction syntaxique dans laquelle  entre le lexème, se trouve posée l'équation : x  ETRE  qui met andouille  en position d'attribut par rapport à la personne désignée et c'est le premier point.

L'attribut est censé représenter la caractéristique essentielle de  x  , en d'autres termes, le sens propre du lexème andouille  devient qualité consubstantielle du désigné.

On pourrait dire aussi que, selon la logique classique, on passe d'une définition en extension  d'un concept à sa compréhension, laquelle embrasse théoriquement, l'ensemble des caractéristiques qui détermine le concept[ix]. Ramené à notre cas, cela revient à poser que le sens propre du lexème employé par le locuteur contient l'ensemble des propriétés qui sera attribué au référent désigné (à la personne, en l'occurrence).

C'est ce même principe qui est à la base de tous les emplois familiers de lexèmes nominaux.

En décomposant en sens 1 et 2 pour une forme nominale, son sens 1 est propre à un certain concept et son sens 2 englobe les caractéristiques inhérentes à ce concept pour les  attribuer à l'objet désigné. Le sens 2 d'une forme nominale est donc à considérer comme résumant l'essentiel des qualités propres au concept dénoté par le sens 1 du lexème et ce sont ces qualités qui définiront le référent désigné.

L'acception familière d'un lexème nominal résulte donc de l'attribution  à un certain référent de propriétés censées caractériser l'objet dénoté par le sens propre du lexème.

Regardons les exemples mentionnés précédemment : dès que des lexèmes comme poire, andouille, courge, cruche  ou tout autre de la même veine, s'appliquent à des personnes,  sont attribués à celles-ci  des traits censés définir ces différents "objets".

Se comprend de la sorte aisément l'absence de spécificité sémantique qui caractérise les acceptions familières des lexèmes. Au terme d'un processus d'attribution tel que nous le révèle le fonctionnement des expressions familières, quelles particularités sémantiques d'un lexème se retrouvent-elles dans le référent visé par son emploi ? Certes, restent les éventuels traits  communs  qui  fondent les  sens "figurés" :   entre le concept dénoté par  le lexème nouille  et "une personne molle et niaise", selon le dictionnaire,  une ressemblance de "consistance" peut être alléguée, de même que le dictionnaire, toujours,  relève l'"idée de mélange" comme lien entre la boisson d'origine marseillaise pastis  et une situation embrouillée ou encore la fadeur de la racine appelée navet  et l'ennui distillé par un film.

Il serait absurde de nier ces rappels sémantiques mais on voit surtout nettement par quelle sorte de filtre passe le sens d'un lexème pour aboutir à une acception familière du même  lexème. Pour ne prendre que l'exemple de navet, l'insipidité constitue-t-elle la propriété la plus spécifique de la plante ? Un botaniste s'en accommoderait-il ?... La déperdition sémantique qui caractérise le passage du sens propre au sens familier d'un lexème se produit très exactement au moment et à l'endroit de l'attribution, lorsque, dans notre exemple, d'un ensemble de traits descriptifs du végétal un seul est (arbitrairement ?) extrait et attribué à un désigné.

Pour aussi manifestes qu'apparaissent les emplois figurés, ils n'en restent pas moins secondaires en regard de  la relation qui unit le sens 1 au sens 2 d'un lexème nominal par  une attribution via un référent désigné. Qu'existe la possibilité effective de transférer sur un objet désigné certains des traits propres aux objets dénotés par le sens 1 d'un lexème facilite le déclenchement du mécanisme attributif mais n'en fait pas pour autant une condition indispensable à son fonctionnement. En revanche, l'incompatibilité des classes sémantiques auxquelles appartiennent respectivement les dénotés et les désignés est, à mon avis,  beaucoup plus probante.

Illustrons ces points : les cas foisonnent de lexèmes dont l'acception familière se déduit d'une certaine analogie entre le dénoté et le désigné, ainsi pour  pomme  et la figure,  marron  ou  châtaigne  et le coup de poing,  portugaise  (l'huitre) et l'oreille etc... mais, déjà, entre le dénoté par le lexème tarte  et ses potentialités sémantiques d'acception "populaire" lorsque la forme signifie "coup, gifle" ou "familière" lorsqu'elle équivaut à "laid, sot et ridicule, peu dégourdi", invoquer une quelconque analogie relève plus de la fantaisie que de l'argument sérieux.

Ce qui se produit, par contre, et qui est amplement exploité par les locuteurs, c'est le croisement de classes sémantiques qui n'ont rien à voir les unes avec les autres. Bien entendu, la mise en énoncé activera telle ou telle acception du lexème : tarte  désignant un coup servira de complément à certains verbes (tels que mettre, flanquer, prendre,  éventuellement donner...) tandis que la même forme appliquée à une personne -et fréquemment en emploi prédicatif- n'a rien de flatteur pour la personne et c'est l'aspect sur lequel j'insisterai.

Indépendamment de toute similitude imaginable entre une pâtisserie et une personne -aussi sotte soit-elle-, l'effet familier est dû, précisément, à l'attribution faite à la personne de caractères propres à ... une pâtisserie. Le recours, quasi systématique, à des dénotés appartenant aux classes sémantiques couvrant les champs du comestible, de l'animal, de la maladie, des ustensiles domestiques ou objets utilitaires,  pour en attribuer des propriétés à des humains reste un des  moyens privilégiés de création d'expressions familières.

J'ai mentionné plus haut que la figuration des emplois était plus accessoire qu'il n'y paraissait, que la prise d'appui sur d'éventuels traits du dénoté pour qualifier un désigné n'était pas capitale pour asseoir une acception familière ; j'irai plus loin encore.

Dans la mesure où le mécanisme d'attribution est acquis, intériorisé par le locuteur, dans son esprit une relation s'établit automatiquement  entre le sens 1 d'un lexème et son ou ses sens 2 potentiels. Puisqu'il sait  qu'une telle relation existe et comment elle se constitue, peut-on, honnêtement, affirmer qu'il ne sera  jamais amené à la justifier après coup ? Lorsque deux éléments quelconques sont donnés comme liés, n'est-ce pas un besoin de la rationalité humaine que de fonder leur rapport, le motiver, chercher une base commune aux deux éléments concernés ? Qu'une telle base vienne à manquer et ce, à cause de la disparité des classes à laquelle chacun des éléments appartient, ne peut s'ensuivre qu'un effet de dislocation de la rationalité, un défi à la raison.

Quelle preuve fournir de ce que la fadeur est bien à l'origine de l'emploi détourné du lexème navet ? Dans la masse des attributions que le langage permet d'effectuer, certaines s'étayent probablement sur des traits repérables et d'autres pas. Pour ce cas, seul l'usage consacre l'acception familière, bien entendu mais surtout, l'écart entre les classes sémantiques d'appartenance du dénoté et du désigné signale le changement de registre  du vocabulaire. Qu'un étranger ne saisisse pas immédiatement le rapport possible entre un navet et un mauvais film, s'il connaît le sens propre du terme et comprend à quelle réalité il est appliqué dans un certain énoncé, il saura qu'il a forcément affaire à un emploi déclassé du terme de par l'incongruité même du rapprochement effectué.

Il est plausible que, dans la durée, les acceptions fondées sur quelque écho sémantique entre le dénoté et le désigné se révèlent plus stables que celles qui ne dépendent que de modes passagères. Les emplois des lexèmes  cageot  ou boudin  rendus familiers lorsqu'ils sont appliqués à des personnes (de sexe féminin) bien qu'attestés, ne sont pas encore consignés en tant qu'acceptions particulières dans le dictionnaire que j'ai utilisé. Le seront-ils un jour ? Dans cette éventualité, l'extraction  de quelque trait de similitude ne servirait-elle pas à "expliquer" leur installation dans le lexique ? En admettant que, pour  boudin au moins, cette extraction livre un résultat acceptable, que dire de cageot  s'il venait à perdurer dans son emploi déclassé ?... On est là dans une zone de mouvance extrême, d'utilisation marginale et ludique de la langue, de création d'effets  sans cesse renouvelés, par nécessité, puisqu'ils s'émoussent proportionnellement à leur fréquence d'usage.

Ce qui demeure intact, en revanche, c'est le procédé qui produit ces effets, le recours à l'attribution pour mettre à parité des classes sémantiquement inconciliables.

 

 

 

Du processus de "déclassement" des lexèmes verbaux

Avec le traitement des verbes, nous rejoignons le terrain du proprement linguistique, plus précisément celui du sémantico-syntaxique.

D'un précédent travail sur le mode de déclassement des verbes il ressortait que ce déclassement était imputable aux compléments, ce qui n'a rien de novateur[x]. Je ne ferai, ici, que raffiner l'analyse en traitant séparément les  différents types de compléments ce qui permettra de nuancer quelque peu la conclusion première.

A) Les compléments nominaux :

En partant du principe que ce sont les compléments qui causent le changement sémantique des verbes de leur sens propre à leur acception familière, il est remarquable que ces compléments continuent de jouer leur rôle alors qu'ils peuvent rester totalement ou partiellement inexprimés dans les énoncés.  Comparons les expressions suivantes telles qu'elles figurent au dictionnaire : Je vais t'allonger une gifle ; La boucler  ( = se taire) et Qu'est-ce qu'il lui met !  ou Qu'est-ce qu'il a pris !

Dans le premier exemple, le complément a sa forme pleine, dans le second il est sous-entendu mais représenté par un pronom et, enfin, totalement absent du troisième exemple.

Les emplois "absolus" de verbes dans leur sens familier sont d'autant moins rares que les compléments rétablis par la collectivité parlante présentent une coloration sémantique commune ; ils couvrent invariablement le champ de la violence, de l'hostilité, du mauvais vouloir.

Ainsi mettre  en arrive-t-il à signifier donner, prendre  à signifier recevoir  avec pour compléments : des coups, une correction physique ou verbale, que ces compléments  soient exprimés ou pas mais,  surtout, à l'exclusion de tout autre qui convoquerait une notion agréable.

De même, les acceptions familière de verbes comme fabriquer, chanter, raconter... en emploi absolu et, notamment, dans des énoncés interro-exclamatifs ne peuvent-ils évoquer que des compléments dont le sémantisme renvoie au dérisoire, au faux, à l'indigne de foi ou de considération.

Le point important est que la déviation sémantique des verbes repose davantage sur la tonalité dépréciative générale  de leurs compléments que sur le contenu précis de ceux que l'on pourrait accoler, respectivement, à chacun de ces verbes.

Dans ces conditions, une question se pose,  impossible à éluder : doit-on continuer à soutenir qu'un verbe change de sens sous l'influence de ses compléments lorsque ces compléments ont pour caractéristique d'être effaçables formellement et dissous sémantiquement ? Ne se présente-t-il pas de cas de verbes dont le sémantisme se dévie et qui accorderaient, secondairement,  leurs  éventuels compléments avec cette déviation ?

Le degré d'interdépendance des deux processus est à proportion de celui qui lie un verbe à ses compléments et si l'on maintient que le sémantisme d'un verbe est fonction des compléments qui l'accompagnent, on devrait s'attendre à ce que les verbes réputés intransitifs soient à l'abri de toute dérive sémantique et, en particulier, de tout déclassement familier. Qu'en est-il ?

Il est vrai que,   lors de ma collecte, j'ai rencontré peu de verbes proprement intransitifs auxquels des sens 2 soient aussi univoquement attribuables  qu'à mettre  ou prendre.  Il est, cependant, au moins un contre-exemple : celui de marcher.  Employé familièrement, son sens va d'"acquiescer, donner son adhésion (à quelque chose)" à "croire naïvement quelque histoire" et est signalée aussi l'expression "Marcher dans la combine". Hors de l'expression figée qui, comme toute autre,  a sens global et en admettant que,  même défigée,  elle continue d'imprimer son influence sur l'acception qu'y acquiert le verbe, quel complément incriminer dans le déclassement de celui-ci ? Face à  l'impossibilité d'en préciser aucun, comment décrire ce déclassement ?

Aurait-on affaire à un mécanisme comparable à celui qui est à l'œuvre pour les noms avec le croisement de classes sémantiques disparates ? La figuration sémantique par transposition du physique au moral équivaudrait-elle à un enjambement de classes sémantiques séparées, entraînant un changement de registre des lexèmes transposés ? La langue semble bien encourager une telle lecture si on en juge par le nombre d'exemples tels que tenir (le coup), clouer (le bec), boucler (quelqu'un), gratter (quelque chose), fumer (être en colère) etc...  à ceci près que la transposition est loin d'être l'apanage des tournures familières et que le changement de registre des lexèmes dépend de bien d'autres facteurs -dont les compléments verbaux au premier chef- !

Pour marcher,  en l'absence de compléments, force est de reconnaître que seule la transposition sémantique provoque le déclassement du lexème. Le champ d'emploi de ce verbe en justifierait une analyse fine, incluant la diachronie car, que marcher signifie aussi fonctionner  pour des sujets mécaniques n'est, probablement, pas indifférent pour notre propos.

Néanmoins, en nous en tenant aux acceptions familières et en poursuivant le parallélisme  avec le déclassement des noms, pouvons-nous suivre le processus de figuration de manière à préciser la nature des relations entre les sens 1 et 2  des lexèmes, en l'occurrence pour ce qui concerne le verbe marcher ?

Deux solutions s'offrent à nous : soit l'on conçoit qu'entre l'action de marcher et l'obtention d'un consentement le passage s'effectue dans le droit fil de la pensée, soit en refusant de reconnaître le moindre lien entre les deux concepts en sera-t-on  réduit à invoquer l'usage  avec ce qu'il aurait de motivations externes, voire de gratuit. Dans la  première  des hypothèses, celle où le sens figuré découle du sens propre, le doublement sémantique indique que nous accepterions comme allant de soi que l'adhésion ne s'enlevât qu'au terme d'un cheminement, au moins pour ce qui est de l'adhésion à une cause douteuse. Quels enseignements sur nous-mêmes ne saurions-nous tirer de l'analyse de nos pratiques langagières !...

Sans laisser l'arbre nous cacher la forêt, d'autant plus que j'ai glissé à un niveau différent de considération des faits en amorçant l'analyse sémantique d'un lexème alors que je m'en tenais, jusqu'à présent, aux mécanismes généraux du déclassement lexématique, que convient-il de conclure en tenant compte de l'exemple de marcher ? Cet exemple infirme-t-il le principe selon lequel le sémantisme d'un verbe dépend de ses compléments ? Serait-on amené à poser que pour mettre  et prendre, par exemple, nous aurions respectivement des sens 2 différents des sens 1 tandis que pour marcher, il s'agirait d'un même sens simplement dévié par transposition ? L'argument paraît assez fallacieux, surtout que si on décompose les mouvements indiqués,  respectivement,  par mettre  et prendre,  les sens résultant de leur déclassement (soit :  donner et recevoir) s'inscrivent, comme pour marcher,  dans une direction unique  par rapport à leur sens premier. 

Une fois écartées les objections possibles, résumons l'essentiel de ce que dictent les faits concernant les rapports entre verbes et compléments.

La complémentation verbale est un facteur d'organisation syntaxique si constant qu'il semble bien que le locuteur en exploite toutes les latitudes dans ses usages ludiques et marginaux de la langue. Que le sémantisme d'un verbe se déforme sous l'effet de ses compléments n'interdit pas, qu'en retour, certaines potentialités sémantiques d'un verbe n'attirent des compléments adaptés.

Une fois qu'on a compris que le sens dit "familier" d'un verbe aboutit,  systématiquement, au déni de quelque positivité que ce soit de l'action indiquée par son sens propre et ce, via des compléments renvoyant,  sans exception, à du désapprouvé par la morale sociale (violence, agressivité, ruse, sournoiserie, vilénies de toutes sortes), le mécanisme est démonté. Qu'en énoncé et pour un verbe entendu familièrement, le complément ne soit que suggéré ou vienne à manquer entrave d'autant moins la communication que le propre des tournures familières reste de baigner dans le flou, quitte à le créer.

 

B) Les compléments pronominaux

J'entends par ce qualificatif, les pronoms "personnels" et ne m'occuperai que de ceux de l'interlocution parce que ce sont ceux qui font apparaître des asymétries intéressant les expressions familières. La première particularité de ces pronoms est de désigner des humains -ou traités comme tels-, bien entendu,   mais aussi  de favoriser les emplois déclassés des lexèmes.

La facilité avec laquelle on utilise des verbes à la voix pronominale en leur imprimant sens familier ne cesse d'interpeller des linguistes. Les emplois "réfléchis" sont, en la matière, des plus productifs mais, sans exclure l'éventualité d'en trouver dont le sémantisme est identique à celui des emplois pronominaux non réfléchis (soit : je me  + verbe ou tu te  + verbe avec même sémantisme verbal que pour je te  + verbe ou tu me  + verbe), n'en ayant pas rencontré d'indiscutables, j'insisterai sur ceux qui font apparaître une asymétrie patente entre les deux constructions pronominales.

Nombre de verbes présentent leur sens propre en emploi non réfléchi et leur sens familier exclusivement en emploi réfléchi. Que les exemples en deviennent rebattus à être trop cités ne diminue pas leur intérêt ; il s'agit de   se barrer, se tirer, se casser, se trotter, s'éclater, se défoncer, se planter, se fendre, se taper (quelque chose), s'enfiler (quelque chose), s'appuyer (quelque chose) etc...  et leurs acceptions déclassées (telles qu'elles s'entendent autour de moi) ne figurent pas toutes dans mon dictionnaire. C'est le cas pour défoncer  qui servira, néanmoins, à illustrer l'essentiel de ce qui s'observe.   

A je me défonce  on peut admettre que correspond l'idée de dépassement de mes limites -par l'effort ou sous l'effet de la drogue, peu importe- et à je te défonce,  celle d'une agression physique. Un des sens , noté "courant", du verbe est "briser, abîmer par enfoncement". La première question qui se pose est celle de savoir si la transposition d'un complément direct non humain à un humain  familiarise cet emploi ou si on considère que le verbe y garde son sens propre, sans plus. Il n'est pas si rare qu'une telle transposition déclasse les verbes, exemples : dérouiller, allumer, sonner  (dans le sens d'"assommer"), raccourcir (dans celui de "décapiter")[xi]... et l'on retrouverait alors un procédé déjà rencontré pour les noms ;  à l'"attribué à"  -humain vs  non humain- du nom répondrait le "complémenté par" pour le verbe.

La deuxième question porte sur l'écart sémantique entre les deux emplois selon que nous ayons coréférence ou non coréférence. Là encore, il ne s'agit pas d'un fait isolé mais d'une régularité qui autorise généralisation. Comparons des expressions de même registre de manière à faire ressortir la tendance qu'elles manifestent :

-je m'en mets plein la lampe / je t'en mets plein la vue

-je m'en balance / je t'en  balance des vertes et des pas mûres

-je me fiche par terre / je te fiche une gifle

-je me tape  deux pastis / je te tape  cent balles

-je me dérouille les jambes / je te dérouille la figure  ou je te dérouille.

Entre la fonction objet et la fonction dative du pronom complément, le jeu est tel que l'une ou l'autre l'emporte selon le verbe concerné   mais, invariablement, au bénéfice du sujet syntaxique et au détriment de l'autre du dialogue. C'est déjà la conclusion à laquelle m'avait amenée l'examen des tournures pronominales non familières[xii] et la dimension qui se rajoute ici est, au mieux,  la dépréciation de l'autre quand il n'est pas la cible de la violence du sujet car c'est bien cela qui est en cause dans les emplois caractérisés comme "familiers". 

 

L'interprétation des phénomènes à la lumière de la conception freudiennne

Freud forge le concept théorique d'"inquiétante étrangeté" et établit ses relations avec  le familier essentiellement à partir d'œuvres littéraires.  S'il n'est pas surprenant de retrouver dans les cas linguistiques examinés la quasi totalité des facteurs que Freud identifie pour fonder l'analogie  entre le unheimlich  et le heimlich, le repérage de ces facteurs et de leur jeu apporte à nos analyses une dimension qui peut valoir explication.

Que, par exemple,  le déclassement des verbes affecte toujours négativement  leur sémantisme,   sauf en emploi réfléchi,  n'a-il pas de quoi nous mettre sur la voie de la vraie nature des causes du phénomène ? Le recours à des notions mises à jour par la psychanalyse ne vise que la compréhension d'un fonctionnement que les locuteurs doivent, d'une certaine manière, maîtriser  puisqu'ils en usent communément sans se tromper. 

Il est de fait qu'aucun emploi familier des verbes que j'ai recensés n'échappe à la dévalorisation du procès dès lors qu'il est engagé par un autre humain que par le sujet syntaxique. Que seul ce sujet sorte indemne de la péjoration suffirait déjà pour indiquer dans quelle direction opère le principe à la base de tels emplois. Si qu'est-ce que je t'ai mis !  n'évoque que des compléments directs peu agréables , il en va différemment avec qu'est-ce que je me suis mis !  mais il y a plus encore.

En prenant garde de différencier autant d'"objets" que la polysémie du terme y oblige -même en se cantonnant à la discipline-, on s'aperçoit que c'est toujours l'objet  qui subit la disgrâce, l'opprobre ou le ridicule exprimés par emploi familier des lexèmes nominaux. C'est l'objet  qui porte la responsablilité de tous les dévoiements du sens des lexèmes verbaux et qui actionne le ressort de leurs faces sémantiques.

Dans le cadre de l'interlocution -celui de l'intersubjectivité tel que Lacan l'a structuré-, face au je   du sujet se tient un tu objet  (l'autre lacanien[xiii]) avec, comme conséquence qu'à je me fends la pêche  répond un je te fends la pêche   et  que n'importe quel exemple d'asymétrie sémantique illustrera une  distorsion pareillement orientée.

 

Pour le déclassement des verbes avec compléments nominaux,  on a vu l'importance des objets syntaxiques . Ce sont des objets qui, sémantiquement, forment ensemble un monde d'une rare inhospitalité à l'égard d'autrui mais si commun à nos imaginaires que nous sommes, en tant que collectivité -et, peut-être, universellement-, censés y rapporter des composantes analogues. Car ces objets n'ont même pas besoin d'être exprimés pour tenir leur rôle syntaxique. Objets escamotés, évoqués par sous-entendus, présents implicitement, dits sans paroles, ce sont eux qui tirent le verbe par le bas et sont responsables de sa chute de registre pendant que le sujet, lui,  semble n'intervenir en rien dans ces transformations.

Enfin, lors du déclassement des noms par processus d'attribution, c'est encore à l'objet désigné  qu'échoit l'attribut inapproprié. S'opère à cet endroit une telle superposition de niveaux auxquels de respectives notions d'objets appartiennent qu'il devient même difficile d'en parler.

Soit un énoncé du type : quelle courge !  Le référent désigné,  qui coïncide avec  l'objet du discours,  se trouve, en plus, réifié par le fait que lui soit attribué les caractéristiques de la plante dénommée.  Tous les emplois de noms rendus familiers par attribution impropre tendent vers un seul but et aboutissent à un résultat unique : le ravalement de l'objet du discours  à l'état de chose ou d'animal.

 

 D'une telle insistance, d'une telle accumulation de traits d'objet  sur un même élément, il ne reste qu'à tirer confirmation du statut privilégié du sujet. L'observation des données montre qu'un tel "sujet"  recouvre la notion d'énonciateur  et déborde sur celle de sujet syntaxique.  En marge de l'appareil énonciatif, j'en appellerai au sujet parlant, concept linguistiquement insatisfaisant mais dont l'élasticité et le degré de généralité conviennent au rapprochement entre faits langagiers et faits psychiques.

De l'essai de Freud, il ressort qu'au creux du sentiment d'inquiétante étrangeté se love le familier d'antan, d'un temps dépassé de l'évolution psychique. Dans l'usage familier qui est fait de la langue, le privilège dont jouit le sujet se traduit par une expression débridée de son narcissisme. Si l'on se refuse à entendre qu'entre je me crève   et je te crève  la différence ressortit à un ordre qui dépasse le strictement linguistique, on restera incapable de comprendre comment les locuteurs se repèrent dans l'imbroglio sémantico-syntaxique des emplois pronominaux des verbes.

Le narcissisme ne se manifeste pas que dans les emplois familiers de la langue, il intervient avec régularité dans les constructions pronominales non familières des verbes mais, sous couvert de familiarité, son rôle est considérablement accru ; les exemples familiers d'asymétrie sémantique  sont beaucoup plus nombreux que ceux du registre soutenu de la langue et,  surtout, le modèle s'en montre extrêmement productif.

Comment ne pas voir la résurgence du même narcissisme dans la réification de l'objet du discours à laquelle se prête le sujet parlant pour déclasser les noms désignant des personnes  ? Quelle preuve plus flagrante de l'affirmation du moi et de son pouvoir que de réduire l'autre à l'état de chose pour mieux se l'approprier ?  Il n'est pas jusqu'à l'animisme qu'évoque Freud dont on ne puisse relever des traces dans nos tournures mais je ne m'y arrêterai pas et me contenterai de préciser que,  lorsqu'au lieu d'une personne le désigné est une  situation, une manifestation, une épreuve (exemples : navet  pour un film, coton  pour un problème,  galère[xiv] pour une une difficulté etc...),  ces noms recouvrent des appréciations et, surtout, des états  du locuteur.

Un autre point exige précision : s'il est apparu que,  pour les verbes, toutes les acceptions familières se ramenaient à une péjoration, un déni, un détournement négatif de l'action, se rencontrent, en revanche, pour les noms des acceptions familières valorisantes.  Seulement,  entendre traiter une fille, par exemple,  de canon  ou de camion, pour autant d'admiration qu'en soit chargée l'expression, n'en rabaisse pas moins la cible de l'"hommage" au rang d'objet (et quel choix d'objets !...).

 

Venons-en à l'examen d'un autre facteur aux effets non moins considérables,  pour nous linguistes,  que ceux du narcissisme du locuteur.

Les sens familiers doublent   les sens propres des lexèmes : sous calmer  perce la menace ("Attends un peu, je vais te calmer !" note le Robert avec l'indice "familier"), sous sentir,  sa forme négative ne pas  pouvoir sentir quelqu'un, sous l'andouille  charcutière, la pauvre andouille "populaire" attend son tour d'être actualisée.

Le motif du double fait, selon Freud, partie intégrante de ce qui crée l'impression de l'anciennement connu ; une des principales fonctions dévolues au  rejeton familier de la langue est de fournir des doubles aux lexèmes.

Le procédé du doublement sémantique des lexèmes est si constitutif de la langue,  stratifiée en registres,  que son utilisation en arrive à passer inaperçue. Ce doublement ne marquerait-il pas l'origine de la polysémie lexicale, au moins pour ce qui est de l'acquisition de son maniement ? Lorsque l'enfant s'entend dire : viens prendre ton bain, prends ma main  et si tu continues de pleurer, tu vas prendre une gifle,  il faut bien qu'il enregistre que prendre  n'a pas qu'un sens ! 

Ainsi l'indissociabilité du "tu dois"  et "tu ne dois pas" s'inculque-t-elle déjà par la seule duplicité des mots. Mais le plus remarquable de la duplicité sémantique des lexèmes est que la face familière que révèle chacun d'entre eux  se présente toujours,  par rapport au sens "propre",  comme sa face noire, négative, vilainement déformée, jamais souriante, hormis pour ce qui touche au moi ;  je crois avoir suffisamment souligné cette constante.

 

Je finirai par ce qui confère sa caractéristique dominante à l'usage familier de la langue et dont la participation à l'étrangement inquiétant n'a pas échappé à Freud : l'"incertitude intellectuelle" dont il parle trouve sa parfaite illustration dans l'imprécision qui enveloppe les expressions familières. Quand je me tape  quelque chose, cela va d'une corvée à une gâterie, si je qualifie ma voisine de tarte, cela en dit juste assez long sur elle, d'autant que je peux aussi lui en filer une...moyennant le même vocable, à moins que je ne lui file rendez-vous,  etc...

Le vague, le flou, les contours incertains, l'à-peu-près, le sous-entendu, l'éludé, l'ambigu, voilà les traits qui signalent le plus sûrement les expressions familières et ce, jusqu'à former entre elles un tissu indistinct. Car ces expressions ont, de par leur manque de spécificité, tendance à se rejoindre, à se regrouper autour  de ce que j'ai appelé ailleurs un "squelette sémantique"[xv]. Il n'est qu'à compter le nombre de "synonymes" qui traduisent, familièrement, la notion de fuite pour prendre la mesure  du phénomène ; je n'y insisterai pas davantage.

A la recherche de ce qui suscite le sentiment d'inquiétante étrangeté, Freud découvre que c'est le retour à "l'antiquement familier d'autrefois", réminiscence de "la terre natale du petit d'homme, du lieu dans lequel chacun a séjourné une fois et d'abord."

A la recherche de principes communs aux emplois linguistiques dépréciés,  j'ai vu, avec surprise, émerger le versant sombre de la langue. L'acception familière d'un verbe résulte de la torsion de son sens, celle d'un nom, d'une subversion particulière de l'ordre de la langue. Combien paraît anodine la révolte de Heumpty Deumpty qui, prétendant régner sur le monde, substitue son caprice à la convention dénominative[xvi] ! Le détournement familier des formes linguistiques opère tellement plus souterrainement,  jusqu'à l'affleurement des couches archaïques recouvertes par la socialisation.

Chaque verbe porte  son négatif, dissimule son revers obscur lequel se découvre en usage familier pourvu qu'autrui soit engagé dans l'action. Par  chaque utilisation familière d'un nom s'affirme le désir de possession de l'autre,  d'abord réduit au rang de chose, à moins que le sujet ne monopolise l'intérêt sur ses états ou ses opinions propres.

Des expressions figées, on ne trouve que mention dans cet exposé malgré l'importance de la place qu'elles occupent dans le registre du familier. Un travail qui leur a été consacré met en évidence l'apparentement des mécanismes qui président à leur formation avec ceux qui commandent aux rêves[xvii].  Manifestations langagières qui remontent aux sources infantiles, locutions figées et expressions familières comme résurgences d'une époque lointaine, jamais effacée,  voilà qui éclaire d'un jour inattendu l'usage qui en est fait !

L'intervention de la Norme qui stigmatise l'apparition de "ce qui devait rester secret, dans l'ombre et qui en est sorti" se présente, alors, sous un angle nouveau. Transposée dans le domaine linguistique, l'ambivalence du heimlich  que pointe Freud entraîne double conséquence : d'une part, le parler familier instaure une connivence entre les locuteurs,  connivence  bâtie sur les restes d'un état originaire commun ; de l'autre, la collectivité soumet ce parler à des restrictions parce qu'il laisse échapper ce qui devrait demeurer caché pour le bon fonctionnement des règles sociales.

Pouvons-nous, ailleurs qu'en langue, relever des marques plus visibles du travail de la censure et cerner de plus près la fonction qui est la sienne ?



[i]D. François-Geiger,L'argoterie, recueil d'articles publié par le Centre d'Argotologie de l'UER de Linguistique, Paris V, Sorbonnargot, 1989, 177 pages.

[ii]J. Schön, "A propos de l'emploi "familier" de verbes courants en français", Cahiers du Centre Interdisciplinaire des Sciences du Langage, Université de Toulouse-le Mirail, vol. 11, 1995-1996, p.91-99.

[iii]Edition de 1973.

[iv]François Caradec, Dictionnaire du français argotique et populaire, Larousse, 1977.

[v]Pierre Guiraud, Le Français populaire, Paris, PUF, coll. "Que sais-je ?", n° 1172, 1965, p.6.

[vi]J. Schön, "Dialogisme, politesse et culture : parler devant- et parler de-", Beiträge zur Dialogforschung, Dialoganalyse III, T. 1, Tübingen, Niemeyer, 1991, pp. 239-244.

[vii]S. Freud, L'inquiétante étrangeté et autres essais, Paris, Gallimard, 1985, repris in collection Folio essais 1988, p.209-263.

[viii]Pour cette partie, cf. Georges Kleiber, Problèmes de référence : Descriptions définies et noms propres", Recherches Linguistiques,  Centre d'Analyse Syntaxique, Univ.  de Metz, vol. VI, 1981 et aussi E. Benveniste, "La phrase nominale" Bull. Société de Ling. de Paris, XLVI, 1950, repris in  Problèmes de Linguistique Générale, Paris, Gallimard, NRF,  1966, p. 151-167.

[ix]J'éviterai, cependant, d'utiliser l'opposition dénotation/connotation qui nous entraînerait ailleurs.

[x]Cf. article cité note 2.

[xi] Acception absente dans mon Petit Robert mais consignée dans le dictionnaire du français argotique et populaire.

[xii] "Interprétation de formes pronominales en français et interprétation des rêves : une mise en parallèle", Hommages à Jeanine Fribourg, Meridies, revue  d'anthropologie et de sociologie rurale de l'Europe du sud , Monte Real, Portugal, n° I9/20, 1994.

[xiii]J. Lacan, "Si la parole se fonde dans l'existence de l'Autre, le vrai, le langage est fait pour nous renvoyer à l'autre objectivé, à l'autre dont nous pouvons faire tout ce que nous voulons, y compris penser qu'il est un objet..." Le Moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, Le Séminaire,  livre II, 1954-1955, Paris, Seuil, 1978, p. 286.

[xiv]Qui ne figure encore pas dans mon édition de dictionnaire dans son emploi familier.

[xv]J. Schön, "De l'infléchissement sémantique des verbes en emploi pronominal", La Linguistique, vol. 32, fasc.1,Paris, PUF, 1996, p. 103-117.

[xvi]Lewis Carroll, De l'autre côté du miroir,"Lorsque moi j'emploie un mot répliqua Heumpty Deumpty d'un ton de voix quelque peu dédaigneux, il signifie exactement ce qu'il me plaît qu'il signifie...ni plus,  ni moins."Paris, Flammarion, 1969, p. 108.

[xvii]J. Schön, "Figement et régression", La locution : entre lexique, syntaxe et pragmatique, Paris, Klincksieck, publication de l'INaLF, collection Saint-Cloud, à paraître.

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23 janvier 2010 6 23 /01 /janvier /2010 11:26

4th ISAPL International Congress, 23-27 juin 1994.

   

La plupart des verbes dits "transitifs" et certains "intransitifs" peuvent  s'employer, en discours, avec des pronoms comme compléments.

Il est des verbes qui n'acceptent jamais d'autres compléments que des pronoms, ex.: s'évanouir, se rebeller, se renfrogner....; le pronom s'accorde alors, formellement, avec le sujet et coïncide référentiellement avec lui (c'est le principe de coréférence). Considérons ces verbes ainsi que les constructions qu'ils entraînent comme des pronominaux de langue.

Nous appellerons "construction pronominale" toute construction avec un pronom comme complément. Seront écartés, ici, le cas des constructions pronominales à sujet pluriel qui peuvent recevoir une interprétation réciproque, ex.: ils s'aiment, ils se battent, ils se mordent... ainsi que celui des constructions dont le pronom complément, non référentiel,  ne se déclinant pas apparaît  invariablement sous la forme se,  ex.: le  café se boit chaud

Nous regarderons, en revanche, les constructions de discours aux deux personnes du dialogue.

Ces constructions peuvent, pour une même forme verbale, présenter ou ne pas présenter de différences sémantiques notables selon qu'elles sont employées dans un cadre coréférentiel ou non coréférentiel.

Du point de vue linguistique, ou on considère avoir affaire à un seul et même verbe quel que soit son emploi (ex. le verbe renseigner,  le verbe reposer...) ou bien à des paires de verbes différents (ex. :  renseigner / se renseigner, reposer / se reposer...). Chacune des positions pouvant se défendre avec des arguments appropriés, il n'entre pas dans notre propos, en l'occurrence, de trancher mais de regarder comment s'effectue la modification sémantique éventuelle à l'endroit de cette articulation  entre coréférence et non coréférence.

Les emplois pronominaux de verbes se créent avec une telle facilité, surtout dans les discours les plus familiers qu'il est légitime de postuler l'existence de mécanismes relativement simples et efficaces pour le permettre. Ces emplois semblant offrir une structure d'accueil privilégiée à toutes sortes de lexèmes verbaux- courants, argotiques ou étrangers, ex.: s'éclater, se camer,  se shooter, se scracher....- quel modèle préside-t-il à leur productivité ? Le principe qui en favorise l'éclosion -et donc la compréhension- est-il si rudimentaire, univoque, transparent ?

Nous verrons qu'un tel principe -ou mieux, un ensemble cohérent de principes- règle effectivement cette dynamique sauf qu'il n'est pas d'ordre linguistique mais psychologique. Pour le montrer, nous dégagerons d'abord différents types de constructions pronominales selon leur comportement sémantico-syntaxique dans le cadre de l'énoncé minimum.

Il est bien évident que l'élargissement du contexte peut entraîner des infléchissements sémantiques des constructions. Ainsi suffira-t-il d'ajouter moi-même à je me dérange , je m'amuse etc... pour obtenir des énoncés sémantiquement symétriques de je te dérange  ou t'amuse. Mais il est non moins évident que seul un examen des contextes, mené préalablement, permet d'inférer une interprétation préférentielle  des énoncés. 

Nous recourrons à cette notion et ce, dans les limites de la  structure syntaxique de forme linéaire : Sujet + Complément + Verbe (+ Complément) #.

Nous signalerons, simultanément, les procédés linguistiques auxquels la dissymétrie  sémantique est imputable et ferons suivre, dans la dernière partie, les commentaires qui intègrent les facteurs psychologiques à l'oeuvre.

 

Soit un exemplier de constructions pronominales constituant des énoncés minima :

 

-I)   Cas de symétrie sémantique :

je me lave / je te lave               

je me tourne / je te tourne

je me soigne / je te soigne         

je me regarde / je te regarde

 

-II)  Cas de dissymétrie sémantique par différence de degré d'agentivité du sujet :

je m'ennuie / je t'ennuie                    

je m'amuse / je t'amuse

je me dérange / je te dérange            

je me trompe / je te trompe

 

-III) Cas de dissymétrie sémantique par orientations différentes du procès verbal :

je me renseigne / je te renseigne        

je m'informe / je t''informe

je m'instruis / je t'instruis                  

je m'initie / je t'initie

 

-IV) Cas de dissymétrie structurale par différence de fonction  assumée par les  compléments :

je m'exprime / je t'exprime + COD              

je me redis / je te redis + COD

je me manifeste / je te manifeste + COD

je me confie / je te confie + COD

 

-V)   Cas de dissymétrie structurale par défaut :

je me disperse / -                             

je m'attarde / -

je me concentre / -                           

je m'expatrie / -

 

-VI) Cas de dissymétrie sémantique  radicale :

je me débine / je te débine                

je me défonce / je te défonce

je me plante / je te plante                 

je me casse / je te casse

 

Les procédés linguistiques allégués ne doivent pas nous faire perdre de vue qu'il n'est de symétrie ou de dissymétrie qu'en passant d'une construction coréférentielle à une non coréférentielle ou inversement.

Autrement dit, alors qu'un procédé n'est qu'un procédé, la cause de toute variation  sémantique ou structurale entre nos emplois verbaux gît au point de rupture entre coîncidence ou non coïncidence du sujet avec le complément.

Pour un verbe donné, quel que soit son sens considéré comme "premier", "propre", "normal", (le plus courant étant, en général, le sens en emploi non coréférentiel), sa variation éventuelle sera toujours liée au rapport établi entre le sujet et le complément.

Transposé dans le domaine psychologique ceci nous amène au coeur de la problématique du sujet dans sa relation à l'objet, à l'autre.

Nous n'en effleurerons que quelques aspects, en particulier ceux qui renvoient le plus nettement à des mécanismes à l'oeuvre lors de la production/interprétation des énoncés en cause, comme nous l'avons annoncé dans le titre.

 

Si l'on admet qu'il incombe au verbe de doter des structures d'un contenu sémantique et en limitant je  et tu  à leur rôle potentiel de sujet d'énoncé, l'objet, quant à lui, ne peut se caractériser qu'en tant  que champ d'action du sémantisme verbal, que la "configuration d'un lieu".

Le cas I de nos constructions est primordial. L'action indiquée par les verbes porte sur un objet bien délimité qui a les contours du corps propre.  Les formes verbales restent symétriques, indifférentes à la coïncidence ou non coïncidence du sujet avec le complément.

Déjà pour Freud, l'image du corps propre représente le lieu de l'investissement narcissique primaire, fondement de toute élaboration narcissique ultérieure.

Il précise que ce narcissisme archaïque persistera toute la vie durant , indélébile mais tenu secret tandis que le narcissisme secondaire se manifestera plus ostensiblement.

Or, qu'observons-nous dans le matériau linguistique si ce n'est que, quelque dérive métaphorique que soit amené à subir un verbe s'appliquant au corps, rien jamais n'effacera ce sens, véritable soubassement de toute figuration ?

Dans "Le stade du miroir" en tant qu'étape du développement psychologique, Lacan introduit une autre dimension, celle du leurre que constitue cet autre moi qui serait à l'identique de moi. Il pose que là s'inaugure "la mé-connaissance de soi par soi", "l'erreur fondamentale",  la confusion quant au véritable objet du désir qui, lui, se présente comme dissymétrique et a pour particularité de ne pas avoir d'image ( ou de ne pas être spécularisable).

 

Hormis les constructions du premier groupe, toutes les autres présentent une dissymétrie mais chacun des cas a sa spécificité.

Les énoncés de la série II illustrent remarquablement les manifestations du narcissisme secondaire tel que dégagé par Freud. "Is fecit cui profuit" cite-t-il dans L'interprétation des rêves ; la formule s'applique bien au fait que , parmi les sens potentiels de chaque verbe, l'interprétation retenue sera invariablement celle qui tourne à l'avantage du sujet de l'énoncé (qui peut correspondre ou ne pas correspondre au sujet de l'énonciation).

Le principe est systématique grâce au mécanisme énonciatif qui sous-tend l'échange, faisant alterner je  et tu  comme des places d'où chacun accomode, résorbant, inconsciemment, la distorsion sémantique.

Quant à la distinction linguistique -entre sujet agent et sujet patient- opérée par la tradition grammairienne pour "expliquer" la dissymétrie sémantique de telles constructions, comment ne pas lui trouver certain air de famille avec le concept psychanalytique  de la division du sujet d'où émergera la notion freudienne d'inconscient ?

 

Plus troublante est la correspondance qui s'observe entre les exemples du cas III et la notion lacanienne de "sujet supposé savoir" qui définit l'"Autre " comme un lieu, le siège d'un savoir.

Que disent nos énoncés à orientations du procès verbal différentes si ce n'est qu'autant je  peut te  renseigner ou t'instruire, pour ce qui le concerne, il doit aller chercher le renseignement, l'information ou l'instruction ailleurs,  hors de la sphère circonscrite par le sujet et l'autre ?

Au-delà de la surprise de rencontrer une si juste superposition d'une entité psychanalytique sur une régularité linguistique, pointe la satisfaction de déceler une preuve supplémentaire de l'omniprésence de l'appareil psychique dans nos processus langagiers.

Maintenant, parler de cette omniprésence n'engage pas à grand chose si le linguiste continue de dédaigner la lumière que l'élaboration psychanalytique peut porter sur ses questions.

Que le corps et ce qui s'y réfère donne lieu, dans la plupart des langues, à des traitements particuliers, est un constat objectif. Que dans les constructions pronominales du français, tant que le verbe concerne l'objet-corps, aucune variation  sémantique  ne s'ensuive quels que soient les rapports entre le sujet et le complément, est un fait. Cependant, nous n'avons trouvé d'exploitation systématique de ce fait dans aucun des nombreux travaux consacrés à la voie pronominale.

Pour aussi considérable que paraisse l'écart sémantique  entre les acceptions du verbe dans je m'exécute  et dans je t'exécute,  l'attribution  de celle qui correspond à chacune des séquences est rendue hautement prédictible grâce à la prise en compte  de facteurs psychiques.

Le repérage des points de convergence entre faits linguistiques et concepts psychanalytiques n'a d'intérêt que si nous admettons que les locuteurs sont des êtres psychologiques, également appareillés. A partir de là, l'intégration de composantes psychiques aussi fondamentales que le narcissisme ou l'idéal du moi à nos modèles d'interprétation des énoncés ne devrait plus susciter de résistance. L'importance du schéma interlocutif et la systématicité des règles qui en assurent le fonctionnement, est trop grande pour être plus longtemps déniée au nom d'un formalisme désincarné. 

 

 

 

Références bibliographiques

 

- Dor, Joël, 1985 & 1992, Introduction à la lecture de Lacan, Paris, Denoël.     

tome 1, L'inconscient structuré comme un langage.

        tome 2, La structure du sujet.

 

- Freud, Sigmund,

1900, L'interprétation des rêves,  éd. frçse, Paris, PUF, 1973.

1914, Pour introduire le narcissisme, La vie sexuelle, Paris, PUF, 5ème éd.,1977.

 

- Grevisse, Maurice,1969,Le bon usage, Grammaire française, Gembloux, Duculot  9ème éd.

 

- Lacan, Jacques,

1949, Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je, Ecrits,  Paris, Seuil, 1966.

1953-54, Les deux narcissismes, Le Séminaire, livre I, Les écrits techniques de Freud, Paris, Seuil, 1975.

        1972-73, Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975.

 

- Melis, Ludo, 1990, La voie pronominale, La systémique des tours pronominaux en français moderne, Paris-Louvain-la-neuve, éd. Duculot.

 

- Nasio, J.D., 1987, Les yeux de Laure,  Le concept d'objet a dans la théorie de J.         Lacan, Paris, Aubier.

 

- Schön, J., 1993, Je me bats/je te bats : un exemple rapporté à Jacques  Lacan, La Linguistique,  vol. 29, fasc. 2, p. 131-139.

 

- Zribi-Hertz, Anne, 1986, Relations anaphoriques en français : esquisse d'une grammaire générative raisonnée de la réflexivité et de l'ellipse structurale, Thèse de doctorat, Université de Paris VIII.

 

Freud: 1914, notamment p. 83 et Lacan: 1953-54.

Principe que j'ai tenté d'illustrer, cf. Schon: 1993.

Lacan: 1949.

Lacan et aussi Dor: tome 1, p. 155-165, tome 2, p. 217 et Nasio, p. 67.

Freud:1900, p. 266.

Grevisse , par ex., écrit que le "pronom conjoint me, te, se etc... est une sorte de  particule flexionnelle, de mophème verbal, de 'reflet' du sujet...", cf. 3) § 601,p. 552

Pour une synthèse, cf. Dor, tome 1, p. 146-154.

Lacan: 1972-73, chap. VIII, Le savoir et la vérité, p. 83-94, Dor: tome 2, p. 79 et Nasio: Ière partie, chap. II, Le transfert imaginaire : le sujet supposé-savoir, p. 51-71.

Leur liste exhaustive serait trop longue, nous n'en avons retenu  que deux qui font le point sur la question, cf. Mélis et Zribi-Hertz.


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16 janvier 2010 6 16 /01 /janvier /2010 16:20


Porto, 1999.


Seuls nous intéresseront les "emplois familiers" de lexèmes et non pas l'emploi de lexèmes "familiers". Alors que bagnole, fiston, cuistot, barber, baragouiner, caleter   etc... ont leur sens assigné au sein du registre qui est le leur, d'autres lexèmes prennent "acception familière" dans certaines conditions de leurs emplois. Ainsi en va-t-il de ballot, oiseau, cuisine, cuir, filer, ficeler... pour lesquels s'effectue le passage à un registre lexical socialement stigmatisé moyennant une modification de leur sens "premier". La concomitance des deux phénomènes atteste de la vitalité d'un processus de familiarisation  des unités linguistiques et ce processus est de type discursif.

  En cherchant à  déterminer ce qui, dans l'utilisation des éléments linguistiques, les rendait "familiers", sont apparues de surprenantes correspondances entre ce qui se dégage de l'ensemble des procédés et conditions d'emploi responsables de la "familiarisation" des lexèmes  et les résultats de l'analyse du "fait familier" étudié par Freud dans son article intitulé Das Unheimliche (1919), traduit en français par L'inquiétante étrangeté.

Résumons la problématique autour de laquelle s'organise la réflexion freudienne. Alors qu'on a pu -et peut encore- soutenir que l'inconnu est propice à l'angoisse, une série d'observations conduit Freud à penser qu'une anxiété particulière a sa source dans le familier. L'étymologie vient,  d'ailleurs, confirmer son idée en lui fournissant des preuves du recouvrement sémantique des antonymes allemands heimlich  et unheimlich.  

Si ce qui est censé procurer confort, bien-être et sécurité provoque un sentiment d'inquiétude, à quoi cela tient-il ? De quoi est donc fait ce "familier" susceptible d'éveiller une telle impression ? Pour répondre à ces questions, Freud est amené à décomposer le "fait familier" en ses constituants ultimes qu'il identifie comme étant :  le motif du double, le principe de la "toute-puissance des pensées"  et la répétition non intentionnelle du même.

Or, -et c'est ce qui motive le présent exposé- chacun de ces facteurs se retrouve au cours du processus de familiarisation linguistique et y inscrit son efficacité. Nous le montrerons en privilégiant la familiarisation des lexèmes au détriment de celle d'autres éléments linguistiques dont les locutions ou syntagmes figés en général, par exemple : mettre les bouts, prendre le large  et jusqu'à  mettre que --  etc...ainsi que les "tournures familières" en tant que constructions syntaxiques, du type: ils me l'ont tuée !  ou  du haut de sa morgue, il te glace n'importe qui...

Seront également écartées toute considération de faits diachroniques,  de même que toute mise en discussion de la terminologie utilisée dès lors qu'elle ne touche pas directement  le sujet tel que circonscrit.

Puisque pour les lexèmes qui nous occupent, changement de registre et changement de sens vont de pair, c'est à un certain type de polysémie  lexicale que nous avons affaire. Cette polysémie présente l'originalité d'être fondée et réglée par un mécanisme discursif   aux effets assez largement prévisibles.

Pour décrire le fonctionnement de ce mécanisme, nous disposons, bien entendu, de ce que nous offrent les discours mais dont nous tenons que les dictionnaires usuels consignent les régularités. Soit le lexème ballot  par exemple, ce qu'en livre le petit Robert nous autorise à considérer sa polysémie comme admise et les conditions de ses emplois comme suffisamment explicitées. Une telle explicitation exige que le dictionnaire insère les termes dont les acceptions sont à définir dans des expressions discursives complètes,  dans des énoncés incluant l'intonation, ce qui est le cas sauf à traiter des syntagmes figés (ce que nous avons délibérément écarté). Le contexte complet minimal est représenté, d'une façon canonique,  par l'exclamation pour les noms : quel ballot !, quelle cruche !, quelle courge !  etc... et par la particule interro-exclamative pour les verbes.

 

Le processus de familiarisation des lexèmes varie dans ses modalités en fonction de la classe grammaticale d'appartenance des lexèmes concernés. Ainsi les noms deviennent-ils familiers selon des procédés différents de ceux qui entraînent la familiarisation des verbes.

Examinons d'abord la façon dont s'établit et fonctionne la "polysémie familière" pour les noms. Soit ballot  et aussi cruche, dinde, oie, courge, andouille...,  il est patent que chacun d'entre eux acquiert son acception familière dès lors qu'il est utilisé pour désigner une personne. Même si le dictionnaire n'allègue pas la systématicité de la désignation impropre  du lexème pour présenter sa différenciation sémantique, les illustrations qu'il donne du mécanisme l'explicitent suffisamment pour qu'on puisse l'inférer et, surtout, le réutiliser.

 Les exemples retenus ont quasiment la même acception familière (en l'occurrence = "Imbécile, personne sotte et niaise") ;  ce n'est le fruit ni du hasard ni de la fatalité mais, simplement,  la solution représentative par excellence. Il n'est pas obligatoire non plus que les lexèmes examinés désignent des personnes, il aurait suffi de prendre d'autres exemples, tels que : quel navet !, quel pot !, ou c'est rasoir, coton,  galère... ou même encore ça, c'est ballot... pour qu'il en aille différemment. En revanche, ce qui s'opère d'absolument capital lors de la familiarisation de chacun de ces lexèmes -et dont le dictionnaire se doit de rendre compte- c'est l'enjambement des classes sémantiques de lexèmes par le biais d'une attribution discursive. Un sens second naît, pour les lexèmes,  de l'écart entre leur denotatum  et leur designatum.  Un nouveau sens lexical se forme de par l'utilisation d'un terme appartenant à une certaine classe sémantique  pour désigner un référent qui appartient à une tout autre classe, par exemple, celle des comestibles ou des dénominations animales pour désigner des personnes. De l'incongruité même de la superposition des classes émerge une acception familière.

Cependant, la seule incongruité provoquée par le rapprochement de deux classes sémantiques dépareillées eût-elle suffi pour ancrer durablement de nouvelles acceptions dans l'usage de la langue ? Ce qui se passe va beaucoup plus loin puisque, par la désignation impropre,  sont attribuée au désigné des caractéristiques définitoires du dénoté, instaurant entre eux un lien étroit -lien privilégié pour l'exploitation métaphorique, bien entendu-. Par exemple, en désignant une personne par un nom d'animal ou de légume, se trouve posé que ce qu'inclut  l'animal ou le légume dans son nom, ce qui constitue sa "spécificité dénominative" vaut -en totalité ou en partie- pour la personne désignée par le même nom.

 

Au regard des facteurs identifiés par Freud comme constitutifs du fait familier, l'ensemble de ce qui s'opère lors de la familiarisation des noms est exemplaire.

Pour une forme nominale quelconque -munie d'un sens assigné par la langue-norme-, un double sémantique est créé par une utilisation inappropriée du terme. C'est comme dénomination substitutive que fonctionne la doublure qui assume les mêmes fonctions syntaxiques que le nom de départ. La dénomination substitutive équivaut exactement à l'expression équative X = Y. Traiter une personne de courge c'est dire, d'une certaine manière,  qu'elle est  une courge, la courge jouant alors le rôle de double  de la personne mais ce n'est pas tout. Réitérons la question déjà formulée : à quoi l'identification d'une personne -fût-elle niaise-  à une cucurbitacée doit-elle son installation dans l'usage ?

 Dans la mesure où -au moins en principe- les rapprochements nominaux effectués par le parler familier ne se basent sur aucun trait analogique susceptible de fonder de la  métaphore mais, au contraire,  sur leur absence, de fait, ils créent ce trait et, surtout, ils concernent des classes sémantiques. C'est en tant que représentant de noms de comestibles que courge  fait image lorsqu'on l'emploie à la place d'un désignatif de la classe des personnes et, par rapport à la classe du dénoté, ce qui vaut pour courge  s'étend à l'ensemble des noms de la classe des comestibles. En revanche, le choix des classes qui se trouvent rapprochées importe au plus haut point, signalons-le déjà avant d'y revenir. Sans exclure le rôle de causes externes, historiques,  à l'origine de telle ou telle substitution lexicale isolée, si dans son ensemble le mécanisme substitutif "roule" sur des rencontres de lexèmes apparemment fortuites, injustifiables par la présence de traits sur lesquels s'appuient d'ordinaire la métaphorisation, on peut se demander ce qui rend répétable autant de gratuité... Puisque aucune ressemblance, aucune relation décelable ne paraît lier un lexème à un autre, comment expliquer que leur rapprochement soit repris si aisément par les locuteurs qu'il s'introduit et se répand dans l'usage  langagier ? Le facteur de "répétition non intentionnelle du même" dont Freud reconnaît la présence au cœur du fait familier pourrait bien offrir,  y compris aux théoriciens qui s'interrogent sur le statut de la métaphore vivante, une réponse à exploiter.

En effet, qu'est-ce qui, du discours, est donc systématiquement répétable et répété si ce n'est l'utilisation déviée qui en est faite ? Le décrochement entre une convention dénominative de langue et son usage impropre, l'inadéquation d'un signifié de signe à un référent situationnel se codifie à son tour.

Deux niveaux se dissocient selon qu'on considère le mécanisme même de superposition des classes ou bien le choix des classes qui sont  superposées. L'articulation de ces niveaux nous échappait encore tandis que s'imposait plus clairement la régularité avec laquelle l'usage familier recourt, notamment, aux dénominatifs de comestibles pour désigner des personnes. La manifestation nous cachait le principe qui la sous-tend,  lequel principe coïncide avec celui que Freud décrit dans Totem  et Tabou  (1913) et qu'il a appelé de la "toute puissance des pensées".

Ce principe opérant par le contact -de similitude ou de contiguïté- comment ne pas en reconnaître les effets dans le mode de familiarisation des noms puisque tout s'y résume en la mise en correspondance de classes sémantiquement dépareillées ? Comment ne pas voir du procédé magique dans la constance avec laquelle l'usage familier associe la personne à l'alimentaire ? Maintenant, si -toujours selon Freud-, la croyance en la toute puissance des pensées caractérise l'étape animiste de l'humanité, au plan individuel, la même croyance renvoie à la phase narcissique du développement psychique.

Inscrit en langue, le narcissisme du sujet parlant se manifeste, en discours, d'une manière privilégiée avec l'utilisation des pronoms de personne par le jeu des fonctions qu'ils remplissent, respectivement,  dans la syntaxe verbale.

 

Dans leur ensemble, les procédés de familiarisation des verbes paraissent plus simples à décrire, linguistiquement, que ceux qui ont cours pour les noms; ils ressortissent plus directement au grammatical.  Si nous considérons comme acquis que le comportement sémantico-syntaxique des verbes et celui de leurs compléments se conditionnent mutuellement, nous admettrons également, mais sans nous y attarder,  que le cas de la complémentation nominale est à distinguer de celui de la complémentation pronominale. Les dissymétries sémantico-formelles que révèlent les constructions à compléments pronominaux (selon que ces compléments sont ou ne sont pas coréférentiels du sujet) reposent sur le narcissisme des locuteurs. Dans le registre du familier, que l'on compare je me casse  à  je te casse, je me défonce  à je te défonce, je m'éclate  à je t'éclate... pour rendre plus évidente la différence entre ce qui vaut pour le sujet  et ce qui vaut pour l'autre, moyen d'exprimer "le narcissisme illimité" de celui qui, à l'instar de l'homme primitif, investit le verbe  -au sens originel- du pouvoir de réaliser ses désirs.

Quant aux compléments nominaux qui accompagnent les verbes en emploi familier, il est tout aussi remarquable que leur examen découvre, pour chacun de ces verbes, son double  négatif, son envers menaçant, sa face obscure. C'est ce qui ressort de l'étude d'une trentaine de verbes d'utilisation très fréquente dont on a relevé les respectives acceptions familières ainsi que les compléments directs qui, dans ces acceptions, leur sont associés.

Il n'est pas un seul de ces compléments qui n'évoquant l'agressivité, l'hostilité, la malhonnêteté, la dérision, n'en vienne à éclairer un versant péjoratif du sens premier de chacun  des verbes. Soit les verbes mettre et prendre  lesquels, employés familièrement (et hors construction réfléchie) signifient respectivement donner  et recevoir  mais avec pour seuls objets directs possibles,  des coups, des réprimandes, des manifestations de violence. Cela est si vrai que l'ellipse du complément direct ne laisse guère de risques d'ambiguïté :  qu'est-ce que je lui ai mis !  qu'est-ce qu'il a pris !.. exclut quelque objet tant soit peu agréable.

Si nous regardons les acceptions familières des verbes fabriquer, chanter, raconter...dans qu'est-ce que tu fabriques ?, qu'est-ce tu nous chantes là ?, qu'est-ce que tu racontes ?...  en guise de compléments potentiels (et toujours attestés dans le  dictionnaire), nous ne trouverons que vétilles, foutaises et balivernes, en somme rien qui mérite quelque intérêt ou le moindre crédit. Le sens littéral de chacun des verbes subit un retournement tel que l'activité qu'il désigne se voit annulée, dévalorisée, minimisée, dépréciée. Si la familiarisation des noms -et indépendamment des hypochoristiques- peut livrer des mélioratifs, comme : c'est classe !  appliqué à un objet ou quel camion !   lancé à l'adresse d'une fille,  par exemple,  sans oser affirmer que ce ne sera jamais le cas pour les verbes, nous n'avons rencontré, comme acceptions familières verbales (et toujours hors emploi réfléchi), que des expressions péjoratives. Le fait présente une telle régularité qu'il constitue, à notre sens, le mode systématique de passage des acceptions verbales propres aux acceptions familières qui leur correspondent.

Pourquoi les grammaires et les dictionnaires ne fournisssent-ils pas la clé de ce mécanisme, simple,  qui consiste à activer, pour une forme verbale, le double péjoratif  de son contenu lexical ?

 

La contrepartie linguistique de la pulsion de répétition est délicate à identifier  à cause de la constitution même de la langue en tant que norme. Il s'agit de démêler ce qui est de l'ordre du compulsif dans un système dont le fonctionnement repose, essentiellement, sur l'application réitérée d'un ensemble de règles.  Parce que l'espace nous fait défaut, nous poserons sans véritable développement  que ce qui caractérise le pulsionnel  est d'être dicté par des motivations cachées tandis que les impératifs du système linguistique ne sauraient être motivés d'aucune manière.

Si l'on reconnaît que, par exemple, en empruntant des noms au champ des denotata comestibles pour traiter des personnes, les locuteurs laissent libre cours à leur narcissisme primaire, on découvre sur quoi repose le procédé. Mais, identifier une base de nature pulsionnelle  au procédé amène aussi à reconnaître l'œuvre du principe de répétition involontaire dans l'établissement du procédé lui-même. Autrement dit, si c'est bien le narcissisme des locuteurs qui s'exprime par le biais du croisement de certaines classes sémantiques, il devient clair que le même  croisement sera utilisé et réutilisé par chacun des locuteurs, involontairement,  mais pour servir ses intérêts propres.

A un autre niveau encore, en considérant le processus de familiarisation lexématique dans son entier, on s'aperçoit que c'est l'action du principe de répétition non intentionnelle du même qui assure le fonctionnement de l'ensemble du processus.

Enchevêtré aux deux autres facteurs (le motif du double et l'expression du narcissisme),  le principe de répétition du même est à la base de la caractéristique la plus visible de l'usage familier, à savoir le foisonnement, l'agglutination de pseudo "synonymes" autour de ce qu'ailleurs nous avons appelé un "squelette sémantique".

Choisissons,  pour illustrer, parmi les extrêmes les plus représentatifs : soit lorsque, par croisement des classes sémantiques, andouille, patate, courge, etc... sont employés pour désigner des personnes, soit que, profitant des latitudes sémantico-syntaxiques propres aux emplois réfléchis, le locuteur énonce qu'il se barre, se tire, se casse, se taille..., le résultat aboutit dans les deux cas à une prolifération de formes qui tissent entre elles un réseau lâche aux contours significatifs imprécis. Car, qu'est-ce qui se dit  à travers ces formes et qui manque à tel point de spécificité sémantique que les formes pour le dire en sont interchangeables ? Ce qui s'exprime par les noms, revient à être un jugement négatif porté par le locuteur sur la personne désignée. Pour les verbes,  on a vu toute la charge de dénigrement que leur dédoublement familier rendait manifeste et   quant à ceux qui nous servent d'exemples, ils renvoient tous et indifféremmemt à la notion de fuite. Dans ces conditions, est-on justifié à évoquer un sens  quelconque véhiculé par ces formes groupées en constellations ? Ce que nous voyons se traduire au plus près des phénomènes linguistiques  n'est plus, de fait, de l'ordre des concepts mais de celui des affects,  aspect qui ne pourra être développé que dans un prolongement à cette présentation.

 

Références :

Freud, S. 1912-13, Totem et Tabou, trad. Paris, Payot, 1951 et 1919,  L'inquiétante étrangeté et autres essais,  trad. Paris, Gallimard, 1985,  Folio essais,   209-263.

Schön, J. 1996, De l'infléchissement sémantique des verbes en emploi pronominal, La Linguistique, Paris, PUF, vol. 32, fasc. 1, 103-117.

 

 

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14 janvier 2010 4 14 /01 /janvier /2010 12:01

 

Salamanca, 2001.


Qu'entend-on, au juste, par l'expression "parler familier" ? Dans les dictionnaires les plus courants, l'adjectif qui figure en tant que marque d'usage fam.  vaut avertissement ; la mention concerne un "usage parlé et même écrit de la langue quotidienne : conversation, etc..; mais [qui] ne s'emploierait pas dans les circonstances solennelles" lit-on dans le Tableau des signes conventionnels utilisés par l'équipe éditoriale du petit Robert.

 

Cependant, on peut faire de la langue une utilisation rendue familière par des voies diverses. La première d'entre elles consiste à utiliser des termes catalogués familiers  comme, par exemple : époustoufler, moucharder,  une nana, rabioter, rancarder,  un troufion,  une virée, zieuter etc...

Dans ce cas, la familiarité des énoncés repose sur le choix des unités lexicales utilisées, unités qui sont répertoriées comme appartenant à un registre bas, socialement dévalorisé[i].

 

Un autre moyen est d'employer des termes non marqués, souvent courants, mais dans un sens particulier, modifié, par rapport à leur sens littéral, un sens  stigmatisé. Il s'agit alors d'acceptions familières  des termes avec, pour exemples : coton, raconter, tarte, pastis, cruche, chanter  etc... entendus familièrement.

 

Enfin, un effet de familiarité peut être obtenu par le biais d'expressions toutes faites, des locutions figées telles que : pisse-vinaigre, se la couler douce, avoir la trouille, prendre son pied  ou de tournures datives du type : il m'a fait une grippe en plein été  ou : par un temps pareil, tu t'attrapes la mort !

Ces derniers exemples n'illustrent-ils pas un type de difficultés rencontrées lors de l'apprentissage des langues étrangères ? Néanmoins, ils manifestent aussi une des caractéristiques universelles de la dynamique des langues et justifient un chapitre à part dans la description du fonctionnement linguistique[ii].

 

Seul le deuxième des cas nous retiendra ici, notamment en ce qu'il concerne un changement sémantique  des unités lexicales, ce changement s'effectuant d'une manière régulière.

 Nous partirons du constat qu'il existe, au sein de la collectivité francophone, une circulation de termes pris dans leurs acceptions familières et des connaissances communes quant à leur signification. Nous tiendrons que les dictionnaires de langue -le Petit Robert, en l'occurrence- joue comme témoin du fait et arbitre de nos hésitations éventuelles.

Nous incombe alors de décrire les procédés dont résulte la bifurcation sémantique des lexèmes dotés de sens familier et aussi la façon dont s'opère le basculement d'un sens à l'autre. Y a-t-il un mécanisme de déclenchement de l'acception marginale et dans quelles conditions entre-t-il en fonctionnement ?

 

Voilà donc délimité le cadre de l'analyse proposée : elle traite du matériau discursif  et pose que seule une systématicité  des circonstances d'emploi des formes lexicales en relation avec leur sens rend possible l'intercompréhension des locuteurs. Ces deux aspects seront abordés successivement.

 

 Qui dit discours  implique des composantes hétérogènes, soit : la prédication au plan syntaxique, les contours prosodiques de l'énoncé au niveau énonciatif et la situation d'énonciation pour la partie pragmatique.

Toute approche d'un fait discursif se doit de prendre ces données en considération et, notamment, celle d'un dictionnaire qui se charge de répertorier le sens des lexèmes et aussi leurs acceptions particulières.

Une telle exigence amène à considérer un énoncé, fût-il monomonématique  de type réponse laconique à une question, telle que par exemple : As-tu vu la façade de las Conchas ?,  réponse : super ! comme la reconstitution d'une   réplique complète, soit : la façade de las Conchas est super !  Ce qui autorise cette  solution c'est, précisément, l'intégration des éléments intonatifs comme dimension constitutive de l'énoncé.

 

 Quels moyens sont-ils utilisés par la communauté linguistique pour s'accorder sur des significations relativement stables d'emplois de lexèmes si ce n'est la répétition de ces emplois ?

De quels moyens disposent les dictionnaires -censés représenter ladite communauté- pour cerner, fixer, présenter les acceptions particulières de lexèmes  si ce n'est l'exemplification ? L'avantage des exemples est patent, les unités y figurent en contexte discursif minimal, incluant la prosodie, bien entendu. Les combinaisons de lexèmes proposées forment des énoncés complets au sein desquels chacun des éléments remplit sa fonction syntaxique propre ; en clair, ce sont des énoncés-phrases   et des énoncés-phrases répétables.

 

Une telle observation s'inscrirait-elle en faux par rapport à ce que E. Benveniste (1964: 129) est amené à dire de la phrase, à savoir que "Les phrases n'ont ni distribution ni emploi" ?

La remarque mérite qu'on y revienne mais, à la même page,  il écrit aussi que “ Il n’y a pas plusieurs variétés de prédication ” or, ceci est contredit par ce que nous montrent les exemples familiers. Examinons donc d'abord les façons dont nos lexèmes voient leur sens littéral modifié de par leur emploi car il s’avère qu’elles diffèrent selon la catégorie d’appartenance des lexèmes concernés.

 

 

C’est ainsi que les acceptions  familières des noms résultent de prédications attributives  inappropriées. Tel est le cas des exemples suivants : quelle cruche !, quelle tarte !, quelle courge !  dès lors qu’on se sert de ces dénominations pour désigner des personnes. Dans ces usages, un dédoublement sémantique s’opère pour chacun des substantifs, leurs significations respectives équivalant au dénigrement des personnes désignées  (“personne niaise, bête  et ignorante“ pour cruche ; “ laid, sot et ridicule, peu dégourdi“ pour tarte  et “imbécile, “ gourde ”“ pour courge).

L’effet est comparable  lorsque, en discours -c’est-à-dire  avec l’intonème le plus souvent exclamatif- un problème est qualifié de coton (pour difficile), une situation de pastis  (pour embrouillée), un comportement de culot (pour désinvolture).

Il est évident que ce jeu de superposition de classes  sémantiques étrangères les unes aux autres crée, avec l’incongruité, aussi des métaphores mais nous tenons qu’aucune ressemblance  entre le dénoté et le désigné n’est exigée a priori  pour qu’à côté du sens littéral d’un terme se développent  un ou des sens marginaux.

 

Les acceptions  familières des lexèmes verbaux ne naissent pas de la même manière que celles des noms parce que les verbes exercent directement  leur rôle prédicatif. Les appendices  familiers qui se greffent sur leur sens premier aboutissent, eux aussi, dans leur ensemble, au détournement négatif de ce  sens comme il apparaît pour les verbes : mettre, prendre, chanter, raconter, fabriquer… lorsqu'ils sont insérés dans les énoncés suivants : qu’est-ce que je lui ai mis ! qu’est-ce que j’ai pris ! qu’est-ce que tu me chantes là ? qu’est-ce que tu racontes  ou fabriques ?…  En emploi transitif, les seuls compléments d’objet admissibles dans l’acception familière des verbes ressortissent aux champs sémantiques de la violence pour les premiers d'entre eux et du dérisoire pour les autres.

 

Ajoutons qu’à la voix pronominale, nombre de verbes orientant différemment leur sens selon qu’ils sont en emploi coréférentiel ou non, sur le modèle de : je me fatigue (vite)/je te fatigue (vite) ; je me dérange (pour rien)/je te dérange  ou tu me déranges (pour rien) , la familiarité langagière va exploiter au maximum les dissymétries sémantiques du type : je me lâche/je te lâche ; je me plante/je te plante ; je m’éclate/je t’éclate ; je me crève/je te crève  etc…

 

Du survol de ces exemples, le point essentiel qui ressort est que le phénomène d’“acception  familière“ n’affecte  que des prédicats  -ce dont nos dictionnaires s'efforcent de rendre compte par les contextualisations qu'ils proposent- ;  que si le prédicat est nominal, sa signification particulière découlera de sa mise en attribution à un objet qui, sémantiquement, ne lui convient pas et, s’il est verbal, sa nouvelle signification sera rendue manifeste par la teneur très spéciale des compléments qui lui seront préférentiellement associés.

 

Comprendre les modes de production des sens particuliers de lexèmes liés à leurs emplois n'éclaire cependant pas la seconde des questions posées plus haut, à savoir :  peut-on repérer des régularités dans les conditions d'émergence des acceptions familières des unités lexicales et, si oui, lesquelles ?

Sous la pression de quel(s) facteur(s) -et toujours pour des lexèmes- le passage d'un sens propre à un sens "dévoyé" s'effectue-t-il ? Bien qu'on empiète là sur le volet interprétatif des énoncés, on est fondé à poser que de telles régularités existent qui favorisent l'apparition de l'un ou l'autre des sens.

 

Les linguistes intègrent de plus en plus facilement les éléments situationnels dans les analyse de discours mais la caractéristique des cas qui nous occupent repose sur la constance du rapport entre la situation d'émission d'un énoncé et cet énoncé. Le rapport en question, relativement précis, va permettre de choisir entre une interprétation littérale ou familière du discours selon que la situation   confirme ou dénie le prédicat énoncé.

Par exemple, si au sortir d'un spectacle quelqu'un s'exclame : quel navet !,  même un étranger peu avisé de nos usages préférera opter pour une interprétation non académique du terme, et surtout s'il en connaît le sens propre.

En revanche, un quelle courge !  prononcé avec admiration dans un jardin aura de grandes chances de valoir littéralement. De la même manière, la question : qu'est-ce que tu fabriques ?  pourra signifier littéralement ou non, cela dépendra du contexte situationnel dans laquelle elle sera posée, il n'y a rien là d'original. Si l'ambiguÏté de la demande est d'autant plus réelle que le sens premier des lexèmes ne s'effaçant jamais, il ne fait que s'estomper derrière le sens familier, celui-ci émerge dès l'instant que la situation détruit toute plausibilité de la version littérale.

C'est par une négation -ou mieux, un déni- du sens des mots tels que codés par la langue que se traduit son utilisation familière.

 

Les observations consignées ici valent pour le français et il serait fort instructif de savoir ce qui pourrait en être étendu à d'autres langues. De nos connaissances approximatives de quelques unes d'entre elles, nous tirons que -une fois admise par la collectivité la notion même d'utilisation familière  de la langue- certains des principes que nous avons dégagés s'y retrouvent effectivement.

Ainsi en va-t-il du déclassement des termes qui ne s'effectue qu'autant que ces termes assument la fonction prédicative ; ce fait semble bien être répandu dans de multiples idiomes.

 Le procédé qui consiste à dénommer, familièrement, par croisement de classes de noms sémantiquement incompatibles entre elles est, également, courant dans de nombreuses langues mais, selon les cultures, ce ne seront pas forcément les mêmes classes lexicales qui seront croisées.

Il est clair qu'en français, dénommer une personne par le biais d'un nom de denrée comestible constitue un des moyens privilégiés par les locuteurs pour exprimer leurs appréciations personnelles (mauvaises ou même bonnes) quant à la personne désignée.

Se rencontrent aussi, chez nous et toujours pour dénommer des personnes, les classes de noms d'animaux, d'ustensiles utilitaires ou de maladies tandis qu'au Portugal, par exemple, il semble que ce soit plus volontiers à des noms d'instruments aratoires que l'on recourt pour les mettre en attribution à des personnes dans le but de les déconsidérer. 

Nous avons, probablement, des masses de renseignements à recueillir de l'examen détaillé -et comparé- de ces pratiques langagières situées aux marges du système standard mais au cœur de l'activité intersubjective et affective des sujets parlants.

 

 

Bibliographie

 Benveniste, Emile (1964): Les niveaux de l'analyse linguistique, repris in Problèmes de linguistique générale,  Paris, Gallimard, NRF, 1966.

Dictionnaire de la langue française, petit Robert, édition 1973.

 Schön, Jackie (1997): Figement et régression, in La locution : entre lexique, syntaxe et pragmatique, Inalf, coll. Saint Cloud, Paris, Klincksieck, p.333-346.

 

 



[i] Certains flottements sont susceptibles de s'observer d'un dictionnaire à l'autre entre les adjectifs familier, populaire,vulgaire. Ces variations sont inévitables s'agissant d'appréciations, leur point commun étant la stigmatisation sociale. voire

[ii] Cf. Schön, 1997: 333-346.  

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